Avec La Mode en majesté. Haute couture et tradition à la cour de Thaïlande, présentée jusqu’au 1er novembre 2026 au musée des Arts décoratifs, Paris découvre un passé encore largement méconnu : celui d’une reine qui comprit que le vêtement pouvait devenir un langage diplomatique. Robes, bijoux, accessoires et textiles somptueux composent ici un récit entre le chic parisien et les savoir-faire thaïlandais, au croisement de l’histoire, de l’artisanat et de la mode.
À Paris, en octobre 1960, la jeune reine Sirikit fascine par sa beauté diaphane et sa vision de l’élégance. Elle pousse les portes de chez Pierre Balmain, au 44 rue François-Ier, et invente avec lui une silhouette nouvelle où la tradition thaïlandaise dialogue avec la haute couture parisienne. Refusant autant l’occidentalisation que le folklore figé, elle mêle drapés siamois, brocarts d’or, soies mat mii, ikat et broderies dans une modernité saisissante. Entre Bangkok et Paris naît alors une diplomatie du tissu et du geste. « La garde-robe d’une reine s’inscrit dans l’histoire de son pays », disait Pierre Balmain, conscient que ces silhouettes n’étaient pas seulement destinées aux réceptions officielles, mais aux photographies que regarderaient « les historiens de demain ».
Le parcours réunit près de deux cents pièces — robes, accessoires, textiles, photographies, broderies et objets royaux — des années 1960 aux années 2000, dont beaucoup sont montrées pour la première fois en France. On y croise Pierre Balmain, la maison Lesage, Erik Mortensen, mais aussi toute une génération de créateurs thaïlandais contemporains qui prolongent aujourd’hui cet héritage.
Un parcours de deux cents pièces des années 1960 aux années 2000
Certaines silhouettes sont prodigieuses. Une robe du soir Balmain de 1960, en satin de soie brodé de fils métalliques et de cristaux, semble sculptée dans la lumière. Plus loin, un ensemble du soir en organza de soie apparaît comme une envolée de flou et de romantisme. Les arabesques de la maison Lesage dialoguent avec les tissages thaïlandais dans un scintillement presque irréel.

Ensemble du soir en organza de soie avec fils de soie et sequins

Robe du soir en satin de soie brodé de fils métalliques et de cristaux,
Mais La Mode en majesté ne célèbre pas seulement le luxe. Elle rend aussi hommage à la main. Derrière les silhouettes surgissent les artisanes et artisans thaïlandais : tisseurs, brodeurs, peintres sur éventails, maîtres du damasquinage ou du nielle. Parmi les pièces les plus séduisantes, des sacs en vannerie de yan lipao dont l’incroyable finesse du tressage se mêle à l’or rose et aux diamants. Des objets d’un raffinement absolu, tout comme cette ceinture de brocart où l’artisanat traditionnel sculpte des formes presque futuristes.

Sac à main en vannerie de yan lipao, or rose et diamants

Sac en vannerie de yan lipao, soie mat mii (ikat), métal et diamants

Ceinture en brocart de soie
La Mode en majesté rend aussi hommage à la main
En 1976, consciente de la fragilité de ces savoir-faire, la reine Sirikit crée la fondation SUPPORT afin de préserver les arts textiles traditionnels et de soutenir les communautés rurales. Bien avant que la mode ne parle de durabilité, elle soutenait déjà les tisserandes des villages en achetant jusqu’aux étoffes imparfaites pour sauvegarder leurs revenus et leurs talents. Le musée des Arts décoratifs prolonge cet hommage au geste artisanal par un programme de démonstrations en direct tout au long de l’exposition : broderie, ciselage sur métal, tissage de soie mat mii et prae wa, vannerie de bambou ou peinture sur éventail traditionnel. Des maîtres artisans thaïlandais transmettent ainsi au public des gestes plusieurs fois centenaires.
Décédée en octobre 2025, la reine Sirikit laisse derrière elle bien davantage qu’un style : une vision. Cette mémoire textile irrigue encore la création contemporaine thaïlandaise. Le parcours se clôt sur les silhouettes de la maison SIRIVANNAVARI ainsi que sur les créations d’ASAVA, WISHARAWISH, VATIT ITTHI, TIRAPAN ou MESHMUSEUM. Ici, les codes traditionnels ne disparaissent jamais : ils se transforment. En traversant les salles du musée des Arts décoratifs, on comprend soudain qu’une robe peut parfois dire autant qu’un discours diplomatique.

Robe du soir SIRIVANNAVARI, Soie mat mii (ikat), perles et plumes
La Mode en majesté. Haute couture et tradition à la cour de Thaïlande
du mardi au dimanche de 11 h à 18 h (nocturne le jeudi jusqu’à 21 h)
Musée des Arts décoratifs
107 rue de Rivoli, Paris 1er.
Plein tarif : 15 € ; tarif réduit : 10 € ; gratuit pour les moins de 26 ans.
Anne Bourgeois
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