Est-ce qu’on peut encore écrire une lettre de rupture?

Dominique Mallié, blogueuse*, nous livre chaque mercredi sa vision de cinquantenaire sur des sujets qui la touchent, l’émeuvent ou la font s’interroger sous la forme de chroniques au ton décapant. Cette semaine, elle nous parle de lettre de rupture.

 

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Le sujet ici est de savoir si l’amour et ses aléas peuvent encore nous ébranler, si on peut renoncer à une histoire d’amour à l’âge où on sait que la possibilité de vieillir seule est … justement une possibilité …

Alors peut-on la faire notre lettre de rupture à plus de soixante ans comme Duras qui écrit à Yann Andreas ? :  “Yann, C’est donc fini. Je t’aime encore. Je vais tout faire pour t’oublier. J’espère y parvenir. Je t’ai aimé follement. J’ai cru que tu m’aimais. Je l’ai cru. Le seul facteur positif qui, j’espère, me fera me détacher tout à fait de toi, c’est celui-là, ce fait que j’ai construit l’histoire d’amour toute seule. Je crois que tu m’aimes toi aussi mais pas d’amour, je crois que tu ne peux pas contenir l’amour, il sort de toi, il s’écoule de toi comme d’un contenant percé “.

Ecrire une lettre de rupture est courageux en effet, je trouve à un moment.  Rompre, bien sûr aussi, mais trouver les mots qui ne vont pas faire allusion à l’âge, être encore dans cet emballement passionnel que signe la lettre de rupture, pouvoir dire “je vais tout faire pour t’oublier” alors que certaines vivent la solitude, avoir ce courage là de la projection vers le tout quand on sait la fragilité physique parfois, le manque de courage qui nous saisit, la fatigue….

Se  contraindre à repartir ailleurs, vers un autre, tout recommencer alors qu’on aurait pu s’accomoder, oui c’est courageux, fou peut être même. Mais c’est là sans doute le signe qu’on aime de la même manière qu’avant puisqu’on peut rompre avec la même fougue, tout envoyer promener aux yeux de nos  enfants incrédules et inquiets. Je me souviens d’une lettre que j’avais écrite, bien moins belle que celle de Duras, évidemment, avec mes pauvres mots, et de la réaction de mes enfants devant la rupture qui s’ensuivit : ” Maman fait sa crise d’adolescente” C’était donc bien là, à leurs yeux, l’apanage de la jeunesse que ces revirements ou ces grands ras-le-bol.  Pour moi,  c’était juste affirmer ma féminité, mon libre arbitre, me moquer des conséquences en dépit de l’âge ou grâce à… au final, dire “ça, je ne veux pas pour moi, ou plus”, être exigeante encore malgré la peur du grand vide qui peut advenir.

Ecrire “c’est fini”, et ne pas se sentir concernée par la  phrase dans son acception générale. Oui, écrire une lettre de rupture, pas un mail, une belle lettre manuscrite, plus personnelle donc, c’est un joli signe de foi en la vie en plus d’un exercice de littérature ou au moins d’expression personnelle.

En recevoir une est peut être moins folichon, encore que… ce peut être, comme l’avait pratiqué Sophie Calle avec sa missive reçue, il y a quelques années,  le prétexte à  un travail artistique*, et puis gardons nous, comme l’affirmait alors sa mère, avec la sagesse de la dame qui en a vu d’autres, de l’auto-complaisance…:),”On quitte, on est quitté, disait-elle, c’est le jeu”.

 Style: "JBW"

*Prenez soin de vous

Dominique Mallié tenait le blog «chic, j’ai cinquante ans » sur l’Express Styles avant de rejoindre Les Boomeuses. Prof de lettres, elle organise régulièrement des lectures de textes qu'elle écrit dans sa ville d' Avignon. Passionnée d'art, elle court les expositions et nous fera également partager quelques-uns de ses coups de coeur pour les artistes.

 

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2 Comments

  • J’ai lu avec délectation cette chronique et pourtant le sujet n’était pas facile … Entre la littérature et la vie, vous faites le lien, et ça donnerait presque envie d’en rédiger une de lettre de rupture… voilà un genre qu’on aimerait voir condenser dans un ” beau livre” comme il existe des recueils de lettres d’amour …
    merci pour ce sujet, dominique et … vivement mercredi !

    • Il existe d’ailleurs un livre fort intéressant à propos des lettres de rupture de nos écrivains qui s’intitule : Lettres de rupture de Agnes Pierron et on se rend compte que les femmes ne sont pas en reste lorsqu’il s’agit de s’émanciper d’une relation encombrante ou trop douloureuse.. Par exemple Anaïs Nin qui écrit à Henry Miller qu’elle le quittera, quitte à partir à l’autre bout du monde s’il ne devient pas plus “humain” et “moins centré sur lui” …. Et ce quelque soit l’âge… alors que comme je le dis, il n’est pas toujours facile de préférer le vide à une histoire, même douloureuse . On préfère parfois se cogner contre un mur qu’affronter l’absence… Voilà qui donne à penser !

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