Les femmes peuvent-elles se passer du sexe des hommes ? Telle est la question ! Le succès fulgurant du Womanizer, ce stimulateur féminin dont le triomphe international ne se dément pas, révèle que le plaisir sexuel des femmes n’a plus nécessairement besoin du masculin pour exister.
C’est en allant voir Candace Bushnell sur scène à Paris, en avril dernier — la créatrice de Sex and the City — que l’on mesure soudain le gouffre qui sépare la sexualité féminine des années 60 de celle d’aujourd’hui. La vraie Carrie Bradshaw raconte, en une heure trente, le chemin parcouru : une enfance où le mot « sexe » est prohibé, les nuits délirantes du Studio 54 à New York, les hommes plus âgés et les expériences débridées des années 80. Aujourd’hui, à plus de 60 ans, divorcée, seule avec ses deux chiens, elle conclut son show, très drôle, par une diapo où s’inscrivent ces deux mots : no penis.
Les femmes ne sont plus que 62 % à accorder de l’importance à la sexualité dans leur quotidien. En 1996, elles étaient 82 %
Au-delà de l’effet comique, ce message reflète une réalité statistiquement documentée : une part croissante de Françaises se détournent de la sexualité avec un partenaire masculin, ou du moins n’y accordent plus la même place qu’autrefois. En France, une enquête menée fin 2023–début 2024 montre que la proportion de Français(es) ayant eu un rapport sexuel au cours des douze derniers mois n’a jamais été aussi faible en cinquante ans : 76%, soit 15 points de moins qu’en 2006.¹ L’inactivité sexuelle prolongée progresse chez les deux sexes : 22% des hommes et 26% des femmes déclarent n’avoir eu aucun rapport dans l’année.¹
Cette récession touche particulièrement les jeunes, dont plus d’un quart des 18–24 ans déclarent n’avoir eu aucune relation en un an, mais elle s’accompagne surtout, chez les femmes, d’un désintérêt croissant pour le sexe et d’une moindre acceptation de « se forcer » : elles ne sont plus que 62% à accorder de l’importance à la sexualité dans leur quotidien (contre 82% en 1996), et plus d’une sur deux affirme qu’elle pourrait vivre dans une relation purement platonique.¹
Le symptôme d’un basculement culturel
Selon François Kraus, directeur du pôle « Genre, sexualités et santé sexuelle » de l’IFOP : « Nombre de femmes ne se sentent plus obligées de répondre au désir sexuel de leur partenaire, certaines se tournant même vers l’asexualité ou l’abstinence, tandis qu’un fossé se creuse avec la minorité d’hommes qui voit encore dans l’expression d’une forte libido un élément consubstantiel de leur masculinité. »1 Le no penis de Candace Bushnell résonne alors non plus seulement comme une punchline, mais comme le symptôme d’un basculement culturel.
On ne simule pas par plaisir. On simule pour en finir vite, pour ne pas décevoir, pour préserver l’ego de l’autre
D’autres enquêtes dessinent un fossé persistant entre le plaisir sexuel des femmes et celui des hommes : les premières atteignent moins souvent l’orgasme lors des rapports, qu’il s’agisse des données internationales ou françaises.²³ En moyenne, les femmes n’y accèdent qu’une fois sur deux, quand les hommes y parviennent dans plus de sept rapports sur dix, et ce décalage apparaît aussi bien dans les grandes enquêtes internationales que dans les études menées en France. ²³⁴ Plus de la moitié des Françaises déclarent avoir déjà simulé un orgasme, et plus d’un tiers continuent de le faire, occasionnellement ou régulièrement.⁵⁶ On ne simule pas par plaisir, mais pour « en finir vite », pour ne pas décevoir, pour préserver l’ego de l’autre. Ce déséquilibre se retrouve aussi dans la masturbation : plus de neuf hommes sur dix déclarent l’avoir pratiquée, contre un peu plus de sept femmes sur dix, signe que ces dernières ont été moins encouragées à découvrir leur propre corps.⁷ Derrière ces pourcentages se lit tout un héritage de tabous et de culpabilité : on a appris aux femmes à être désirées plutôt qu’à désirer, à être explorées plutôt qu’à s’explorer.
Womanizer, un succès également symbolique
On peut légitimement se demander si le succès du Womanizer — aujourd’hui, selon la marque, le sextoy le plus vendu au monde avec plus de 12 millions de clientes dans 90 pays — n’est pas le résultat de ce renversement sociétal. Né en 2014 dans un village bavarois, il est le fruit d’une question simple que son inventeur Michael Lenke s’est posé : pourquoi tant de femmes. Sa réponse — la Pleasure Air Technology, une stimulation clitoridienne par douces pulsations d’air — a révolutionné un marché jusque-là dominé par des formes phalliques.
Ce succès n’est pas seulement commercial ; il est symbolique. Ce qui dérange certains hommes dans le Womanizer en dit d’ailleurs long. Si un objet suffit à menacer leur place, c’est que beaucoup ont construit leur identité masculine sur la capacité à « donner du plaisir » à une femme. Ce jouet ne remplace pas un partenaire masculin : il révèle simplement que le plaisir d’une femme ne leur a jamais appartenu. Ce bouleversement est désormais entré dans la culture populaire : en 2026, le film Pour le plaisir, comédie romantique inspirée de la genèse du Womanizer, est sorti sur les écrans. Quand le cinéma s’empare d’une histoire pareille, c’est que la société est prête à l’entendre — et à en rire.
Émancipation de la parole et mouvement MeToo
Alors pourquoi cette évolution ? Tout à la fois l’émancipation de la parole avec le mouvement MeToo, qui continue de révolutionner les pratiques des relations intimes et, par ailleurs, la revendication d’une jouissance procurée par soi-même, à l’aide d’objets sexuels, sans forcément entrer dans une relation — même si cela ne l’exclut pas. Ces joujoux ont cela d’extraordinaire que les femmes en font usage comme elles le veulent. On ne peut pas transformer un homme en objet sexuel — sauf à notre demande et s’il est d’accord ; heureusement, le consentement est requis. Ce qui, dans le sens inverse, n’est pas vraiment le cas — les dernières affaires judiciaires sont là pour nous le rappeler.
Nos filles nomment ce que nous avons tu, refusent ce que nous avons subi
Il y a là aussi une question de génération. Nous, les boomeuses, avons vécu la révolution sexuelle des années 70 en croyant qu’elle nous émanciperait — libération qui, finalement, profita plus aux hommes qu’aux femmes, tant la liberté sexuelle fut souvent confondue avec notre disponibilité sexuelle. Heureusement, nos filles ont grandi avec MeToo comme boussole. Elles nomment ce que nous avons tu, refusent ce que nous avons parfois subi.
Ce basculement n’exclut pas le désir des hommes, il le décentre
Candace Bushnell, vivant seule, son humour dévastateur — est-ce une image triste ? Non. C’est une image libératrice. C’est là vers ce qu’on tend : ne plus être dépendante du régime phallocratique, mais choisir quand on veut, quand on peut et quand on a envie, sans s’embarrasser parfois de sentiments qui peuvent certes être très beaux, mais aussi très encombrants, voire toxiques. La jouissance féminine n’a plus forcément besoin d’un partenaire masculin pour exister. Ce basculement n’exclut pas le désir des hommes, il le décentre. C’est un geste politique. Et c’est, enfin, un corps que nous refusons désormais de livrer à la domination.
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1 IFOP, « La “sex recession” : les Français font-ils moins l’amour ? », enquête réalisée pour LELO du 29 décembre 2023 au 2 janvier 2024, échantillon de 1 911 personnes représentatives des 18 ans et plus, questionnaire auto-administré en ligne, analyse de François Kraus.
2 Frederick D.A. et al., « Differences in Orgasm Frequency Among Gay, Lesbian, Bisexual, and Heterosexual Men and Women in a U.S. National Sample », Archives of Sexual Behavior, 2018, N = 52 588.
3 Gesselman A.N. et al., « The lifelong orgasm gap: exploring age’s impact on orgasm rates », Sexual Medicine, Kinsey Institute / Indiana University, 2024, N = 24 752 (données collectées 2015–2023).
4 Enquête Womanizer France, 2026.
5 Sondage IFOP pour Femme Actuelle.
6 Étude Appinio pour Womanizer, mars 2024, échantillon de 1 000 participantes représentatives de la population féminine française.
7 Enquête nationale CSF (« Contexte des sexualités en France »), Inserm/ANRS-MIE, menée en 2023, publiée en novembre 2024.
Anne Bourgeois
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