Et si les femmes faisaient grève une journée — une seule — le monde s’arrêterait. C’est le pari fou de Laetitia Colombani dans son roman le plus ambitieux, le plus habité, le plus nécessaire. Quatre femmes, quatre continents, une seule urgence : dire non.
Rencontre avec Laetitia Colombani
Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre ? Une colère, un événement déclencheur ?
Laetitia Colombani : J’ai découvert un article sur la grève des femmes islandaises de 1975 — le Kvennafrídagurinn. Je me suis dit : c’est extraordinaire, cette journée qu’elles ont organisée il y a cinquante ans — sans réseaux sociaux, sans téléphone portable. Elles sont parvenues à mobiliser neuf femmes sur dix dans le pays, à faire évoluer durablement les lois et la société. C’est là qu’est née l’impulsion du livre. J’ai imprimé cet article, je l’ai posé sur mon bureau en me disant : ça, je vais en faire quelque chose. Je suis partie pendant deux ans pour tourner mon film La Tresse, et quand je suis revenue, c’était une évidence — c’était le sujet de mon prochain roman. Il y a des sujets qu’on n’arrive pas à oublier. Ce sont ceux-là qui vous appellent vraiment.
Notre colère était belle parce qu’elle était sans haine
Alors oui, c’est un livre de colère, une indignation qui a enflé au fur et à mesure des recherches. J’ai rempli des cahiers entiers de notes. Et pendant l’écriture, j’ai changé de direction. Benoîte Groult disait : « On croit qu’on écrit un livre, mais c’est le livre qui vous écrit. » C’est exactement ce que j’ai vécu. La phrase qui m’a portée tout au long de ce travail, c’est celle d’une militante islandaise de 1975 : « Notre colère était belle parce qu’elle était sans haine. » Pour moi, cela dit tout de mon intention.
Quatre femmes, quatre pays, quatre continents — êtes-vous allée sur place, avez-vous rencontré des femmes qui vivent ces réalités ?
Laetitia Colombani : Je suis allée en Islande, au Sénégal et au Japon pour m’immerger dans les cultures, rencontrer des gens, saisir au plus près le quotidien des femmes dans ces sociétés. Je connais l’Amérique du Sud pour y avoir voyagé, mais le Salvador m’est resté inaccessible — trop dangereux. Pour cette partie du roman, j’ai donc travaillé à partir de lectures et d’investigations approfondies.
J’ai mis deux ans à l’écrire. C’est un récit qui m’a complètement happée. Mes amis me disaient : on ne te voit plus. J’étais dans une bulle totale. Les recherches et l’écriture se faisaient en parallèle — certaines découvertes me forçaient à changer d’axe en cours de route.
Mes personnages naissent toujours du réel
Mes personnages naissent toujours du réel. C’est en découvrant le matahara — le harcèlement massif des femmes enceintes au Japon, un phénomène si répandu qu’il a son propre terme — que Michiko a vu le jour. Pour l’excision, j’ai lu énormément de témoignages, et j’ai eu la chance de rencontrer le docteur Ghada Hatem, fondatrice de la Maison des Femmes de Saint-Denis, chirurgienne qui répare les femmes excisées. Elle m’a raconté son quotidien. Après cette rencontre, j’ai entièrement retravaillé le personnage de Hawa. Pour le Salvador, apprendre que des femmes sont encore emprisonnées aujourd’hui pour des peines allant jusqu’à cinquante ans — pour suspicion d’avortement — m’a terrifiée. Je me suis dit : je suis mère d’une adolescente de quinze ans. Je me suis glissée dans la peau d’Ana Maria, la mère d’Esperanza. Qu’est-ce que je vivrais si j’étais elle ? Que ferais-je pour ma fille ? C’est ainsi que je construis mes personnages — en cherchant le lien humain, viscéral, avec ce que je découvre.
Dans le roman, les mères et les grand-mères sont partout — soumises ou militantes. Que dit ce livre sur la transmission entre femmes ?
Laetitia Colombani : Cette question est au cœur de chacun de mes romans. En tant que mère, chacune fait comme elle peut avec ce qui lui a été légué. Il y a celles qui disent non — comme Smita dans La Tresse, qui refuse que sa fille vide les latrines comme elle. Il y a celles qui subissent et reproduisent, parce qu’elles n’ont pas la possibilité de sortir du carcan qui leur a été imposé. La mère de Michiko, par exemple, répare des vases — à défaut de pouvoir réparer autre chose. Il y a également la grand-mère de Hawa, qui l’a excisée, tout comme sa propre grand-mère l’avait fait avant elle. Une chaîne terrible.
Entre mères et filles, tout fonctionne comme un jeu de domino : il suffit qu’un maillon bouge pour entraîner les autres. Ce que je voulais montrer avec la mère de Hawa, c’est que même celle qui s’est tue toute sa vie — le dernier jour, elle est là auprès de sa fille. Et chez Katla, c’est la grand-mère qui fait tout basculer.
Il y a aussi les mères qu’on choisit. Hawa se choisit une mère spirituelle en la personne de sa tante : c’est son refuge, sa vraie mère affective, celle qui va lui ouvrir bien des portes. Pour Katla, c’est Soffia — sa sœur de cœur, son alter ego absolu, si fusionnel que sa disparition va tout faire basculer. Au Salvador, c’est Bertha qui va transmettre la clé à Ana Maria — deux femmes aux trajectoires radicalement opposées, reliées par quelque chose qui transcende tout.
Je crois profondément à ces élans de sororité qui franchissent les frontières du sang
C’est ça, le fil conducteur de mes romans : on peut dépasser la filiation pour tisser des liens de femme à femme au-delà de tout. Et à la fin du roman, quand les mères rejoignent leurs filles dans la grève, quelque chose s’accomplit — on n’est plus dans une relation générationnelle, on bascule dans une sororité universelle. Je crois profondément à ces élans qui franchissent les frontières du sang.
Kafka écrivait : « Tout ce que tu aimes sera probablement perdu, mais à la fin, l’amour reviendra d’une autre façon. » C’est exactement ce que traversent ces femmes. Brisées par la société, écrasées par le poids des traditions — et pourtant quelque chose revient, une attache qui les sauve.
Les hommes sont partout dans ce roman — le meurtrier, le mari aveugle, le frère hikikomori, et Kwamé qui s’engage. Est-il l’homme que vous espérez — ou l’exception qui confirme la règle ?
Laetitia Colombani : Non, Kwamé n’est pas une exception. J’ai toujours peuplé mes romans d’hommes qui refusent les codes de la domination masculine — et je crois qu’il faut avancer avec eux. Il y a ceux qui s’enferment dans un masculinisme toxique, et ceux qui choisissent de se battre aux côtés des femmes. Ce sont ces derniers qui m’intéressent, qui me donnent de l’espoir. Je pense au docteur Denis Mukwege, ce chirurgien congolais qui répare les femmes mutilées et a consacré sa vie à ce combat. Je pense à Victor Hugo qui, en 1872, réclamait le droit de vote pour les femmes. Il y a des hommes admirables. Mais il faut aussi regarder la réalité en face. Lucile Peytavin, dans Le Coût de la virilité, le démontre chiffres à l’appui : 90 % des meurtres et 99 % des violences sexuelles sont perpétrés par des hommes. C’est une réalité qu’il faut nommer clairement. Comme l’écrivait Camus : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » Le terme « crime passionnel » en est l’exemple parfait : il n’a rien à voir avec la passion. C’est un acte de frustration, de possession. Et Boris Cyrulnik le formule très justement : un garçon sur cinq répond à la frustration par la violence, contre une fille sur douze.
Regardez les cours de récréation dès la maternelle : qui occupe tout l’espace, qui impose sa présence en jouant au foot ? Ce sont les garçons. Dès l’école primaire, les écarts s’installent et ne font que se creuser. Les parents sont co-responsables : mères et pères ensemble. On répète toujours que ce sont les mères qui forment les enfants, mais l’exemple du père est tout aussi fondamental. Il est plus que temps que les pères s’impliquent pleinement.
Le livre se ferme sur « Jusqu’à quand ? » — une question sèche, glaçante. La littérature suffit-elle, ou faut-il faire grève pour de vrai ?
Laetitia Colombani : Pendant l’écriture, ma révolte a grandi au point que j’ai éprouvé le besoin de m’engager autrement — j’ai contacté l’UNICEF. Je suis aujourd’hui marraine du Prix Jeunesse UNICEF, et c’est le début d’une collaboration sur les questions d’éducation qui me tiennent à cœur.
Je rêve d’un mouvement planétaire des femmes. Quatre milliards de femmes sur la planète, c’est une puissance sans équivalent, mais elles n’en ont pas encore pris la mesure. Le jour où elles en prendront vraiment conscience, le monde sera transformé. Ma fille de quinze ans m’a dit l’autre jour en lisant le livre : « Maman, les femmes ont créé la totalité de l’humanité. » Je lui ai répondu : « oui, et c’est quand même une sacrée création. » Ce roman est une utopie ancrée dans le réel. La grève des femmes s’est déjà concrétisée : en Suisse, en Afrique, en Amérique du Sud… où des mouvements les ont parfois paralysés. Ce qui n’a jamais été accompli, c’est franchir toutes les frontières simultanément. Ce qui me séduit dans cette idée, c’est qu’elle est à la fois un cri de colère et un acte résolument pacifiste — dans toutes les mobilisations féminines, il n’y a jamais eu de violence. C’est une protestation sans haine.
Lors des dédicaces avant la parution, les femmes me disaient : on y croit, on en a envie. Cet enthousiasme m’a profondément touchée. Pour les chiffres en fin de livre, mon éditrice m’a demandé si c’était indispensable. Moi, je tenais à les inclure — pour dire que c’est la réalité de 2026, pas de la fiction. Et pour conclure sur cette question qui me hante : Jusqu’à quand ? Je sais qu’on ne transforme pas le monde avec un livre. Mais comme le colibri qui apporte sa goutte — c’est ma façon à moi de contribuer. Après, l’œuvre ne m’appartient plus. C’est aux lectrices et aux lecteurs de se l’approprier.
Un jour sans femme Laetitia Colombani L’Iconoclaste — 432 pages 21,90 € , en librairie le 7 mai 2026
Un jour sans femme
Un jour sans femme ne se lit pas — il se dévore, littéralement. Laetitia Colombani, l’auteure de La Tresse, Le Cerf-Volant et Les Victorieuses, possède l’art du roman choral. C’est ici son livre le plus long, mais aussi le plus habité par la révolte — une indignation sourde, juste, que l’on sent monter comme une vague à chaque page contre la violence faite aux femmes.
Tout part d’un féminicide — la mort de Soffia, amie de Katla, tuée par son compagnon — et d’une révélation : la grand-mère de Katla a participé à la grande grève des Islandaises de 1975. C’est de cette étincelle que naît le roman. En lisant ces premières pages, on se dit : comment n’avons-nous pas connu cette histoire ? Comment ce geste collectif extraordinaire a-t-il pu rester si longtemps dans l’ombre ? Laetitia Colombani le ressuscite et nous plonge dans un récit qui bouleverse, dérange, et fait gronder en nous la nécessité d’agir.
Rien ne nous est épargné de la réalité d’aujourd’hui : ni la brutalité masculine, ni celle de la société, ni celle des traditions, ni celle du silence. Les femmes — si loin de nous géographiquement — nous ressemblent pourtant toutes un peu. Et les hommes, eux, sont saisis dans toute leur complexité, sans manichéisme. C’est là toute la force du roman : on ne le referme pas sans avoir été ébranlé.
Rigoureusement documenté — on sent à chaque page l’empreinte des recherches, des voyages, des rencontres — le style se fait au fil des pages de plus en plus haletant, comme une urgence qui ne peut plus attendre. Et quelque chose se passe en nous : des fragments de notre propre vécu ressurgissent, repoussés aux confins de notre inconscient, et en même temps, on accède à des cultures, des existences radicalement différentes. C’est le miracle de la littérature, ce chemin de l’intime à l’universel.
Ces quatre héroïnes ne se connaissent pas — et pourtant quelque chose va les relier, les faire basculer du « je » au « nous ». « Elles étaient seules, elles seront des millions. » En refermant le roman, une question nous traverse et ne nous lâche plus : pourquoi cette grève des femmes ne deviendrait-elle pas réalité aujourd’hui ? L’œuvre se clôt sur des chiffres glaçants — une femme assassinée toutes les dix minutes, une petite fille excisée toutes les quinze secondes — et une interrogation sèche : « Jusqu’à quand ? » À l’heure où l’on égrène les féminicides comme un chapelet, pourquoi ne pas transformer cette utopie en réalité ? Car si la moitié de l’humanité se mettait en mouvement, le monde, tout simplement, s’arrêterait.
Un jour sans femme paraît aux éditions L’Iconoclaste — une maison courageuse et engagée. Il faut l’offrir : aux femmes, aux hommes, aux adolescentes et aux adolescents. Pour qu’enfin on prenne conscience que le masculinisme et les diktats de la virilité sont des plaies pour le monde. Et que si l’on veut qu’il change, dans la continuité de MeToo, il faudrait continuer à écouter le récit de toutes ces femmes — et se battre à leurs côtés.
Anne Bourgeois
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Photo @ Dorian Prost


