Deux expositions sur la haute couture française et italienne, à ne pas manquer cet automne. L’une raconte la mémoire collective d’un métier ; l’autre, la trajectoire fulgurante d’un seul homme, fauché en pleine gloire.
Look ! 40 ans de mode au musée
Le musée des Arts décoratifs célèbre les quarante ans de l’ouverture en ses murs, en 1986, du musée des Arts de la Mode, en présentant Look ! 40 ans de mode au musée, un parcours pédagogique et ludique. Celui-ci dévoile les différentes étapes de la création des vêtements, de leur conception à leur présentation lors des défilés, jusqu’à leur entrée dans les collections nationales et leur mise en scène dans les musées.
Plutôt que d’aligner seulement de superbes pièces, l’exposition ouvre des portes qu’on ne franchit jamais, celles des ateliers et des réserves. Dès l’escalier d’honneur, on est autant saisi par la beauté de la nef que par celle des vêtements : une robe à paniers du XVIIIᵉ siècle, tout en tissu doré et baleinage, nous rappelle qu’on avait, dans le temps, une tout autre idée du corps et de l’élégance. La fameuse robe que porte Mireille Darc dans Le Grand Blond avec une chaussure noire, sublime robe signée Guy Laroche, en est l’un des joyaux, un pan d’histoire du cinéma glissé dans l’histoire de la mode.
Montrer le processus créatif des couturiers
Le parti pris, on le comprend vite, c’est de montrer le processus créatif des couturiers et les coulisses. Dès la galerie Tuileries, on entre dans le monde où l’imagination devient écriture : le croquis chez Pierre Balmain, le tissu travaillé à même le mannequin chez Madeleine Vionnet, le moodboard de Maria Grazia Chiuri pour Dior, quand l’ancien directeur artistique de Balenciaga, Josephus Thimister, préférait, lui, rassembler ses inspirations dans une « moodbox » plutôt que sur une planche. C’est très joueur et instructif, on s’y perd avec plaisir tant c’est foisonnant d’illustrations. Et tout l’ouvrage sur la broderie est là, des maisons Rébé et Lesage au plissé de la maison Lognon et à ses métiers à plisser, celle-là même qui a réalisé, pour Alexandre Vauthier, une robe dont un modèle identique fut porté par Rihanna à l’afterparty des Oscars en février 2020, jusqu’aux imprimés de Brossin de Méré, qui dialoguent aujourd’hui avec l’impression 3D : une veste du jeune créateur AlainPaul, aux reliefs imprimés par l’atelier Les Teintures de France, est la démonstration la plus actuelle d’une révolution numérique qui n’est pas près de s’arrêter.
Mais ce qui touche le plus, c’est la seconde partie du parcours dans la galerie Rivoli. Même en connaissant bien le milieu de la mode, on y découvre des métiers qui, pour certains, se transmettent de génération en génération. Dans les espaces dédiés aux ateliers et aux réserves, le travail des petites mains est à l’honneur, dans le détail, les patrons, les toiles , tout comme le geste scientifique des restauratrices autant que leur geste d’artisan, ou le mannequinage qui redonne un corps à l’habit pour qu’il tienne debout dans une vitrine. Même les chaussures ont droit à ce soin méticuleux : dans les tiroirs des réserves, les escarpins Roger Vivier sont bourrés de papier de soie pour conserver leur galbe intact au fil des décennies. On y croise aussi le métier des documentalistes et des archivistes, de tous ceux qui classent et conservent la mémoire de la haute couture française, sans qui cette exposition n’existerait tout simplement pas, une manière de rendre enfin justice à ces savoir-faire de l’ombre. Et il y a ce détail amusant, et pourtant bien réel : cinq mannequins de travail, du XVIIIᵉ siècle à 2020, témoignent de l’évolution des canons de beauté et de la morphologie à travers les époques. On se fera sa propre opinion !

Photos de l’expo Look ! 40 ans de mode au Musée
Et puis il y a le point d’orgue de la visite : quarante silhouettes iconiques dressées dans la nef comme un jardin de sculptures : Maison Margiela, Maison Balenciaga, Chanel par Karl Lagerfeld, Christian Lacroix, Valentino et sa robe rose entièrement façonnée de plis, comme une fleur de tissu qui éclot, ou encore cette armure de vinyle rose signée Comme des Garçons, qui rappelle combien la mode a aussi été un terrain de rupture. Au total, l’exposition rassemble 57 silhouettes et 220 œuvres. Ajoutez à cela des ateliers pour les enfants, qui repartent avec un sac qu’ils ont confectionné eux-mêmes, et vous obtenez une exposition pour tout le monde. Alors allez-y avec vos enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants. Et petit clin d’œil à l’actualité la plus récente : une combinaison de strass tricolores, portée par l’actrice Raya Martigny lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, a rejoint les collections du musée, offerte par le comité d’organisation, la preuve, s’il en fallait une, que le dialogue entre mode et société ne s’arrête jamais.
Versace, l’enfant chéri de la Grande-Grèce
Changement d’échelle et de continent : place à la mode italienne, avec plusieurs centaines de pièces de Gianni Versace, l’enfant de Calabre. Littéralement un éblouissement pour les yeux, celui d’une créativité, puisant dans les mythes ancestraux, la Méduse en tête, que ses origines calabraises expliquent tout entière. Tout part de Reggio de Calabre, où Versace grandit dans l’atelier de couture de sa mère, baigné dans l’héritage grec de cette Italie du Sud que l’Antiquité appelait la Grande-Grèce. « Je viens d’une terre riche d’histoire, la Grande-Grèce, pleine de vitalité. Ses racines sont anciennes, des racines antiques qui ont connu la noblesse des drapés sculpturaux », confiait-il lui-même. Et il ne faut pas oublier qu’au Musée archéologique national de Reggio de Calabre trônent les deux Bronzes de Riace, repêchés en 1972 dans les eaux ioniennes, au large de Riace Marina : deux chefs-d’œuvre absolus de la sculpture grecque, des guerriers en bronze d’une beauté et d’une puissance expressive extraordinaires. Des corps puissants qui traversent l’œuvre de Versace. Toute cette terre de statuaire antique et de mythologie irrigue son art : la tête de Méduse dont il fait son emblème, les drapés qui rappellent les toges, les motifs empruntés aux frises et aux bas-reliefs.
Un dialogue entre les Arts
Chez lui, le dialogue avec les autres arts ne s’arrête jamais à la mode. Il se joue devant l’objectif de Helmut Newton, Richard Avedon ou Irving Penn, avec qui il façonne le langage visuel de sa maison, et jusque sur les planches, où il signe des costumes pour des figures de la danse et de la scène, comme Maurice Béjart, Robert Wilson, Roland Petit et William Forsythe. Cette passion se double d’une vraie fascination pour le pop art et pour Andy Warhol, dont l’empreinte est apparente sur ses imprimés de Marilyn Monroe ponctués de James Dean. Et il faut voir ses chemises en soie, débordantes de couleurs superposées et de broderies magnifiques, jusqu’à cette chemise ornée d’un Johnny Weissmuller en Tarzan, clin d’œil régressif à l’imagerie hollywoodienne, comme s’il avait, à lui seul, redonné de la couleur à la mode des hommes.
La collection de l’automne-hiver 1992-1993, la « Miss S&M », que la presse rebaptisera aussitôt « Bondage Collection », est un sommet en son genre. Harnais croisés fermés de boutons dorés à tête de Méduse, ceintures à larges boucles baroques sculptées, cuir noir tantôt frangé en couches successives cousues de rivets, tantôt clouté de pyramides et de studs dorés et argentés disposés en losanges : les mannequins n’y sont plus des silhouettes, mais des statues grecques de Reggio rencontrant de plein fouet une sexualité des plus assumées. C’est d’une très grande beauté. On y retrouve aussi, plus légère, la fameuse robe à épingles à nourrice dorées qu’Elizabeth Hurley porta à la première de Quatre mariages et un enterrement en 1994, devenue en une soirée l’un des vêtements les plus photographiés de la décennie.
Et la dernière salle referme le parcours sur sa toute dernière collection, sobre jusqu’à l’épure, comme un adieu. Car il y a cette date qui plane sur toute l’exposition : le 15 juillet 1997, quand un tueur abat le couturier devant sa villa de Miami Beach. Il avait quarante-neuf ans. Et si l’on ressort de chez Versace avec l’envie folle de se précipiter dans une boutique, et faute d’en avoir les moyens, il restera toujours la joie d’être allée voir l’exposition.
Look ! 40 ans de mode au musée
Musée des Arts décoratifs
107 rue de Rivoli, 75001 Paris
Du 30 septembre 2026 au 4 avril 2027
Du mardi au dimanche, de 11 h à 18 h, nocturne le jeudi jusqu’à 21 h
Visites guidées, ateliers et parcours en famille sur réservation au 01 44 55 59 75
Gianni Versace Retrospective
Musée Maillol
59-61 rue de Grenelle, 75007 Paris
Jusqu’au 31 octobre 2026
Tous les jours, de 10 h 30 à 18 h 30, nocturne le jeudi jusqu’à 22 h
Dernière entrée à 20 h 30
Anne Bourgeois
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