Apprendre que l’on va mourir jeune, sentir sa mémoire s’effilocher et se perdre jusqu’à l’agonie annoncée, et se dire que, le temps de quelques jours, on peut encore s’offrir un dernier élan dans une fuite à deux, en traversant la France en camping-car : c’est le point de départ bouleversant de Tout le bleu du ciel. Le roman à succès de Mélissa Da Costa, écoulé à plus de 1,2 million d’exemplaires, trouve une seconde vie, un envol dramatique et émotionnel grâce à cette adaptation théâtrale signée et mise en scène par Mikaël Chirinian. Condenser 800 pages en 1 h 20 sur les planches relevait de la gageure, et c’est un pari réussi.
L’amour en fuite
Émile et Joanne n’ont rien en commun, si ce n’est l’envie irrépressible de tout plaquer et de disparaître loin de leur vie d’avant. Entre rires, silences suspendus et vérités inattendues, ils prennent la route sans carte ni destination. Lui a 25 ans, elle 28 : deux inconnus que presque tout sépare, et que l’échappée réunit. Au fil du voyage, Émile se transforme, ses repères se défont, tandis que la maladie le ronge. Face à lui, Joanne porte un secret terrible qu’elle taira longtemps, animée par un instinct maternel aussi puissant que mystérieux pour le protéger envers et contre tous. Tandis qu’il s’enferme, elle s’ouvre au monde. La rencontre de deux désespoirs peu à peu, se métamorphose en amour ; une histoire dont lui n’a pas vraiment conscience, mais qui n’en est pas moins réelle. À leurs côtés, en contrepoint, apparaît un troisième personnage : Marjorie, la sœur d’Émile. Figure énigmatique qui ne croise jamais directement la route des deux voyageurs, elle appartient à l’après : c’est elle qui, de retour du périple, lit les carnets de son frère.
Pour faire tenir les paysages traversés par Émile et Joanne sur une scène de théâtre, Mikaël Chirinian a fait le choix de l’épure : quelques éléments de décor, des modules rappelant rochers et mousse, un modèle réduit de camping-car, presque un troisième personnage embarqué dans le voyage, et jusqu’à la maison où les deux fugueurs s’installent quelque temps, reconstituée avec la même économie de moyens ; le van miniature et l’appartement à l’échelle d’un jouet tracent l’itinéraire de ce road trip presque immobile. Tout, ici, relève de la suggestion. Ce goût du bricolage et du jeu n’est pas anodin : il fait écho à ces deux très jeunes adultes qui se lancent dans une aventure qui les dépasse totalement. À l’arrière-plan, une toile projetée montre des montagnes, des géantes ouvrant une porte sur l’immensité dans laquelle Émile et Joanne sont plongés. À chaque escale, ils s’endorment sous les étoiles et la lune, et du ciel surgit une poésie qui touche au cœur.
Trois comédiens, la vie envers et contre tout
Les trois comédiens emportent la pièce. Blanche Sottou est une Joanne magistrale, entre fantaisie, fragilité et profondeur insoupçonnée. Intégrée en 2024 à l’Académie de la Comédie-Française, elle incarne avec force et drôlerie cette femme qui n’explique jamais tout à fait, avec un corps charismatique, généreux, dans lequel on voudrait se réfugier. Audran Cattin est Émile : il accompagne cette disparition progressive à lui-même avec une grande justesse. Révélé au public par la série Les Bracelets rouges, il donne au personnage une fragilité bouleversante. Laetitia Franchetti, enfin, prête sa voix à Marjorie, toute en tendresse et dont la douceur rappelle que ce que l’on voit se rejouer sous nos yeux est déjà le souvenir d’une chose révolue. La pièce ne s’installe jamais dans le mélodrame : la jeunesse et la singularité de ce couple y insufflent aussi une énergie joyeuse, parfois pleine d’humour, qui fait par moments oublier l’issue du voyage. En sortant de la salle, on est submergé d’émotion, et l’on repense à la force de ce spectacle et de ce texte, qui osent regarder la mort en face sans jamais sombrer dans le pathos.
Tout le bleu du ciel D’après le roman de Mélissa Da Costa Adaptation et mise en scène : Mikaël Chirinian Avec Blanche Sottou, Audran Cattin, Laetitia Franchetti Durée : 1 h 20 — à partir de 12 ans Théâtre La Pépinière 7 rue Louis-Le-Grand, 75002 Paris Jusqu’au 5 décembre 2026, du jeudi au samedi à 19 h Réservations : 01 42 61 44 16
Anne Bourgeois
Lire aussi : Hemingway au Lucernaire : le vieil homme et l’amer


