Le Sentier ? La rue d’Aboukir, la rue de Cléry et alentours, dans le deuxième arrondissement de Paris ? Oui. Ce quartier populaire, un véritable écosystème, cette « humanité », cette tour de Babel n’existe plus depuis les années 90.
Alors pour « les nul(le)s », tout est dans ce récit riche et alerte de Guillaume Erner, un ancien du Sentier, aujourd’hui journaliste à France Culture.
Souvenez-vous, Naf-Naf, Dorothée bis, La City, Girbaud, La City, et tutti quanti. Des marques supplantées aujourd’hui par Zara, H et M et autres fast-fashion…
Guillaume Erner a travaillé longtemps (après ses classes chez Sonia Rykiel) dans ce monde du prêt à porter fait de rires, de fausses fâcheries, d’arnaques consenties, de cris offusqués, de vengeances et de complicités surjouées. Cela ne vous rappelle rien ? Mais oui bien sûr, La vérité si je mens 1, 2,3, les films de Thomas Gilou, et leurs quinze millions de spectateurs.
Alors Schmattès ? Eh bien, ce livre est le sous-texte de ces films, la réalité de ces fictions, où Juifs, Pakistanais, Libanais, Italiens, et tant d’autres immigrés s’entendaient, se tapaient dans les mains ou buvaient des coups ensemble, en croisant Jacques Prévert, en quittant leurs machines à coudre, leurs caisses, leurs diables ou leurs camionnettes de livraison.
Guillaume Erner, un ancien du Sentier, aujourd’hui journaliste à France Culture
L’auteur nous dit toute sa nostalgie avec le sourire, il nous raconte les indispensables schmattès, certains ont même travaillé dans les camps nazis sans les rires, ni les fausses disputes… Du grand-père au petit-fils, du créateur au tailleur, de l’atelier à la boutique, Guillaume Erner nous fait revivre aussi les mères de la tribu, les gamines attirées par les fanfreluches d’une saison. Parce que lui, Guillaume, était à la fois l’Obélix et le Kant du schmattès, parce que ce monde s’est dissout dans la mondialisation, la surconsommation, le « pognon de dingue » et toutes ces multinationales, qui aujourd’hui nous habillent pour trois francs six sous, en créant non plus la mode, mais des objectifs pour leurs tableaux Excel ! Et parce que les écoles de commerce ont fleuri en lieu et place des showroom du quartier !
Il n’empêche, dans ce Sentier, l’auteur avoue avoir découvert la joie, un sentiment méconnu chez lui où planaient les douleurs de la déportation. Il a aimé cette « kiffance » de la vie « simple et légère comme une chanson des Supremes », le couscous, les mains de Fatma et les magan David au cou des clientes.
En bon schematologue, il nous décrit, avec humour toujours, les métiers qui se croisaient rue de Cléry ou rue d’Aboukir, l’ascension des Costes, les lamentos des grossistes, son avocat Hervé Temime, la juge qui met fin à sa carrière de schmattès au regard du désastre financier, de la faillite de son entreprise, aussi tonitruante que la vie dans ce quartier. Il n’aura pas été le premier ni le dernier au Sentier, mais au moins il aura eu son « kiff » avant de tourner la page de sa vie.
Avant les 35 heures, qu’un de ses collaborateurs faiseur de mode avait rejetées à un déjeuner du premier ministre de l’époque, en lui disant « On n’a pas le temps pour les 35 heures » Parce que la mode c’est les bulles de la vie ; elle nous enchante mais elle va vite, trop vite, il faut créer et toujours recommencer
Plongez donc dans ce récit comme on ouvre son dressing de vêtements pour faire le tri, en écoutant la bande originale de l’époque, l’histoire de tous ces immigrés et de chacun… Un livre très sympa, oui je peux le dire ainsi ! Riche de vies et d’accents, d’informations et de réflexions sur ce petit triangle d’or et de tant d’humanités.
Schmattès, Guillaume Erner Editions Flammarion, 20 €
Minou Azoulai
Lire aussi : Le dernier soir de Thomas Misrachi

