le dernier soir

Le dernier soir de Thomas Misrachi

par Minou Azoulai

La mort fait partie de la vie, surtout si elle est choisie. Alors elle s’impose et ouvre grand une porte étroite. Thomas Misrachi, l’auteur de ce roman plein de délicatesse le sait ; il nous raconte, non pas une promesse de l’aube, mais une promesse du soir faite à son amie Sylvie, qui décide de partir de son plein gré, en buvant le contenu d’une petite fiole qui l’emportera ailleurs. Thomas a promis de l’accompagner. Il est bien là, entre la peur et le courage, la peine et la dignité, entre le droit et la morale, la contrainte et la liberté.

 

Ils sont seuls chez elle ce soir-là. Avant de « partir » elle veut laisser un dernier message vocal à ses fils, dans une locution hésitante certes, mais déterminée. Et finir un texte pour expliquer son geste sur le site du journal suisse Le Temps.
Thomas ne le lira qu’après le départ de Sylvie, sa très chère amie de 77 ans, qui n’est ni malade ni désespérée, mais qui ne veut surtout pas connaître la lente agonie de la vieillesse. Cette vie crépusculaire qui oscille entre des bobos, des souffrances, des instants de solitude, un corps décati, un esprit ralenti. Quelques joies et beaucoup d’angoisses.

 

Je voulais mourir pour éviter de ne plus en pouvoir

Et parce que la vie n’est qu’une suite de renoncements nécessaires.
Femme comblée, mère heureuse et aimante, Sylvie a décidé de choisir de mourir dans la dignité pour rester la femme séduisante et heureuse qu’elle a été. Habillée d’un jeans et d’un pull, allongée sur son lit, ses lunettes et son téléphone posés sur la table de chevet, Sylvie veut partir sans souffrir, sans vomir, sans un râle.

Une épreuve minutieusement préparée avec la complicité de son ami Thomas. Un courage inouï, une dignité sans faille ; il lui parle, l’écoute, il l’observe pendant qu’elle prépare son cocktail létal. Il l’aide à vivre sa mort. Il redevient journaliste quand il évoque les termes du débat houleux, non conclu, à l’Assemblée Nationale, il raconte l’état de nos Ephad, ou revient sur la belle vie de Sylvie.

Et la sienne vouée au grand reportage qui le conduit souvent au milieu des cadavres de guerres. Il en a vu des morts, il en a senti des odeurs qui le hantent encore. Mais la mort de son amie, dans son appartement bourgeois, à l’abri de l’actualité, comme « un immense pied de nez à Dieu » est une histoire unique, intime, entre deux êtres. L’auteur nous la conte avec une grande douceur, une sobriété exemplaire.

Une seule réserve pour ce texte profond et bouleversant : on le lit d’une seule traite, en retenant son souffle. Mais au fond, n’est-ce pas comme dans la vie ? Quand on voit mourir quelqu’un qu’on aime, on le regarde intensément, on le touche. Après seulement on y pense, on accepte, on réfléchit, on se souvient… Cela s’appelle le deuil.

 

Le dernier soir
Thomas Misrachi.
Editions Grasset

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Minou Azoulai

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