Il fallait oser. Prendre Richard III, sommet tragique de Shakespeare, et le faire basculer dans une énorme farce entre Branquignols et Monty Python. C’est le pari – réussi – de Mon royaume pour un poney, actuellement à l’affiche du Théâtre Gaité Rive Gauche.
Une machine à rire (très) bien huilée
Un metteur en scène doit monter le chef d’œuvre de Shakespeare dans un théâtre privé, avec Fabrice Luchini en tête d’affiche. Ce dernier lui claque dans les doigts, réduisant à néant le financement de la pièce et menant le metteur en scène dans une spirale infernale. Signée Philippe Vieux et mise en scène par Gwen Aduh, la pièce s’inscrit dans la lignée des Faux British, avec le même goût du chaos maîtrisé, rires garantis.
Team Branquignols ou team Monty Python ?
Il y a des spectacles qui citent leurs influences. Et il y a ceux qui les digèrent et les malaxent pour en faire autre chose. Mon royaume pour un poney appartient clairement à la seconde catégorie : quelque part entre l’art du nonsense britannique des Monty Python et la folie française des Branquignols, l’ensemble inspiré du mythique film Hellzapoppin’.
D’un côté, l’héritage des Branquignols : le goût du collectif, du ratage assumé, de la bêtise élevée au rang d’art. De l’autre, l’esprit des Monty Python : ruptures brutales, logique absurde poussée jusqu’à l’extrême, plaisir de faire exploser toute cohérence narrative. Entre les deux, un terrain de jeu idéal, le théâtre, dynamité par l’auteur, le metteur en scène et la troupe de Mon royaume pour un poney.
Une troupe en état de grâce
On parle souvent de mécanique comique, encore faut-il des interprètes capables de l’incarner. Ici, la troupe fonctionne comme une horlogerie de luxe : précision du timing, sens du rebond, engagement physique total. Les comédiens ne jouent pas seulement des rôles (à 3 pour en incarner 30 !) – ils jouent avec la catastrophe. Chaque raté devient prétexte à surenchère, chaque accident devient une opportunité de gag. On retrouve un esprit de bande, presque artisanal, où l’écoute et la complicité sont les outils de cette machine à rire.
De Matthieu Rozé, en metteur en scène prêt à toutes les compromissions pour créer, à Miren Pradier, incarnant à merveille la tragédienne sur le retour, Andy Cocq, épatant en chanteur de comédie musicale frustré, Jean-Marie Lecoq, hilarant en comédien syndicaliste acheté au prix d’une chaudière, Denis D’Arcangelo, sublime directrice de théâtre pas vraiment #MeToo et enfin Krystoff Fluder, extraordinaire dans le rôle du mécène propriétaire des célèbres meubles Mignois et futur Richard III, tous jouent ensemble avec un sens du tempo exceptionnel.
La mise en scène de Gwen Aduh : le chaos sous contrôle
Ce qui pourrait n’être qu’un enchaînement de gags trouve sa cohérence dans la mise en scène de Gwen Aduh. Tout est affaire de rythme : accélérations, ruptures, silences soudains – une partition millimétrée derrière l’impression de désordre. Le spectacle joue constamment sur la mise en abyme : théâtre dans le théâtre, répétition qui dérape, fiction qui se fissure. Mais jamais au hasard. Le chaos est organisé, presque chorégraphié, et c’est cette tension entre contrôle et débordement qui crée l’énergie du spectacle.
Décors et musique : l’invention permanente
Impossible de passer à côté de l’inventivité visuelle et musicale de la pièce. Ici, tout semble (faussement) bricolé – et c’est précisément ce qui fait son charme. Les décors se transforment sous nos yeux, les accessoires (mention spéciale aux marionnettes) deviennent partenaires de jeu, et ajoutent une couche d’absurde délicieusement régressive.
Le fameux poney, évidemment, n’est pas là où on l’attend. Il surgit comme un gag visuel dont on vous laisse la surprise, symbole parfait et hilarant de cette esthétique du détournement.
Côté musique, si cette dernière reste souvent un parent pauvre du théâtre, elle est ici vraiment dans l’esprit des Branquignols, un élément réjouissant et essentiel du spectacle.
Mon royaume pour un rire
Mon royaume pour un poney ne tient pas seulement à son concept : il vit par ses interprètes, respire par sa mise en scène et s’invente dans ses trouvailles visuelles et sonores.
C’est un spectacle de troupe au sens le plus noble – où le rire naît autant de l’écriture que de la présence, du geste, et de ce fragile miracle du collectif en action.
Une comédie qui ne se contente pas de faire rire : elle rappelle, avec panache, que le théâtre est d’abord un terrain de jeu.
Mon royaume pour un poney Théâtre Gaité Rive Gauche 6 rue de la Gaité 75014 Paris Jusqu'au 20 juin Du mercredi au samedi à 21h Samedi et dimanche à 16h30
A.Granat
A lire aussi : On ne se mentira jamais au Théâtre de Paris : quand l’amour vacille sous le poids du doute


