la fin du courage, théâtre de l'atelier

La Fin du courage : quand les femmes nous remettent debout

par Anne Bourgeois

En ce mois de février, impossible de passer à côté du casting le plus féminin et le plus magnétique de la saison au Théâtre de l’Atelier. Isabelle Adjani, Laure Calamy, Emmanuelle Béart, Sophie Guillemin, Isabelle Carré, Lubna Azabal, Rosa Bursztein… Sur scène, cinq duos de comédiennes se relaient pour interpréter deux personnages dans un objet théâtral inattendu : un texte de la philosophe Cynthia Fleury, La fin du courage, best-seller publié en 2010, et adapté par Jacques Vincey.

 

Nous avons vu le duo Emmanuelle Béart — Sophie Guillemin. Et le choc est là. Parce que La fin du courage est déjà, à l’origine, un texte d’une grande puissance traversé par Victor Hugo, Jankélévitch, Cioran, Michel Foucault… nourri de pensée morale et politique, mais jamais plombant. Sur les planches, cette pensée devient vivante, incarnée, accessible. On rit beaucoup. On a souvent les larmes aux yeux. Et surtout, on écoute la philosophie retrouver sa place de lecture du monde.

Deux femmes se font face au fil de quatre actes et quatre situations : une philosophe, Nicole-Jeanne Bastide, auteure d’un essai exigeant, et une journaliste de télévision, pragmatique, cash, parfois désinvolte. Leur rencontre démarre mal, pleine de malentendus, d’agacement, de sarcasmes — le pire survient quand la philosophe, déjà lassée par l’Everest de la promotion, doit simplifier ses idées devant ce cirque médiatique. Puis quelque chose bouge. Ce sont, comme l’écrit Fleury, « deux processus de découragement » qui se retrouvent : l’une par refus de toute négociation, l’autre par compromission permanente. Par un déplacement inattendu, une amitié naît — drôle, profonde, émouvante. Jusqu’à une image ultime, presque onirique : une montagne de livres, à gravir ensemble et grâce au courage, un vertige enfin vaincu.

Ce que raconte La fin du courage, c’est renoncer au renoncement

Ce que raconte La fin du courage, c’est renoncer au renoncement. Hugo, omniprésent dans le texte de Fleury, y résonne comme un appel : « La haine, c’est l’hiver du cœur. /Plains-les ! mais garde ton courage. » Et cette idée terrible : quand on renonce, il n’y a plus d’humanité. Le courage n’est pas héroïque, il n’est pas viril, il n’est pas spectaculaire — peut-être est-il féminin ? Pour Cynthia Fleury, c’est un « outil de protection du sujet » — qui se décline en quatre règles : cesser de chuter, accepter de prendre son temps, chercher la force là où elle se trouve, et résister à la vulgarité du monde en s’opposant aux histrions du pouvoir, aux pronoïaques qui se croient élus pour sauver le monde » (Trump), et à la novlangue qui manipule le langage. La question affleure, sans jamais être plaquée.

Ce sont en tout cas des femmes qui, ici, pensent, doutent, tombent, puis se relèvent. Emmanuelle Béart habite totalement le texte. On la voit trop peu au théâtre, et c’est un manque. Elle porte les mots avec une intensité rare, une vulnérabilité assumée, une gravité sans emphase. Au micro de France Inter, elle confiait que le texte ne cesse de la frapper à des endroits différents chaque soir, et que ce qui guide sa vie d’adulte, c’est de ne pas fermer les yeux. Son rapport au courage résonne d’autant plus qu’elle a traversé des épreuves d’une violence extrême — on se souvient d’elle à Saint-Bernard en 1996, aux côtés des sans-papiers. Elle n’interprète pas : elle transmet. Sophie Guillemin apporte la respiration, l’humour, la fantaisie, mais aussi l’ancrage dans le réel. Elle est cette femme qui négocie avec la société, qui croit s’adapter,  touche à ses propres limites et finit par envoyer tout balader.

La mise en scène de Jacques Vincey — comédien formé auprès de Patrice Chéreau, ancien directeur du CDN de Tours — est volontairement sobre, presque nue. Le texte est souvent lu, assumé comme tel. Et c’est là que réside l’intelligence du dispositif : pas de démonstration, pas d’effet. Juste la pensée, le jeu, l’adresse directe au spectateur. Une heure et quart qui passe trop vite. Un théâtre qui fait du bien parce qu’il fait réfléchir. Il faut y courir. Parce que La fin du courage n’est pas une fin : c’est une invitation à se redresser. Après Emmanuelle Béart, c’est Isabelle Carré — une actrice qui sait exactement ce que « se relever » veut dire — qui prend le relais aux côtés de Sophie Guillemin. Cette dernière, dans ses extravagantes bottes Louboutin, est le pivot des duos avec une constance éblouissante.

 

Théâtre de l’Atelier, Paris
1 place Charles Dullin, 75018 Paris
tél. 01 46 06 49 2
Jusqu’au 8 mars 2026.

LUBNA AZABAL et SOPHIE GUILLEMIN
Du 25 au 27 février 2026
LUBNA AZABAL et ROSA BURSZTEIN
Du 28 février au 8 mars 2026

 

Anne Bourgeois

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