La nouvelle et très réussie pièce de Jean-Philippe Daguerre (lauréat des Molières pour Adieu Monsieur Haffmann et Du charbon dans les veines) s’inspire de l’histoire tragique de Danielle Cravenne, épouse de Georges Cravenne, promoteur star du cinéma français. Pour empêcher la sortie du film Les Aventures de Rabbi Jacob en 1973, dont son mari est l’attaché de presse, elle détournera un avion avant d’être abattue par des policiers.
La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob fait un choix dramaturgique bienvenu : ne pas représenter le geste de Danielle Cravenne, mais le laisser hanter le récit comme une onde de choc. La pièce de Jean-Philippe Daguerre (qui a également fait un roman du sujet), s’intéresse surtout à ce qui précède.
Un récit remarquablement construit autour de personnages marquants
Le couple Cravenne, d’abord. Georges Cravenne est juif, né Joseph Cohen. Jeune journaliste avant-guerre, résistant durant l’Occupation, il crée son agence de relations publiques en 1948 et devient le plus célèbre attaché de presse du cinéma français, avec notamment Brigitte Bardot parmi ses prestigieux clients. Il épouse Danielle Bâtisse en 1968. Une jeune bourgeoise, « jolie et élégante » selon les mots de Gérard Oury, avec laquelle Georges Cravenne aura deux enfants.
Pour comprendre aussi ce qui se joue sur scène, il faut se replonger dans la France du début des années 70. Celle de Georges Pompidou, ami des Cravenne, chez qui le président et son épouse dînent régulièrement, et de son ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin, chargé de remettre de l’ordre dans le pays après les émeutes de mai 68. Comme François Mitterrand, Raymond Marcellin fut décoré de l’ordre de la Francisque du régime de Vichy avant de s’engager dans la Résistance. Il joue un rôle central dans la pièce, en ordonnateur des basses œuvres.
Enfin, il faut revenir à cette année 1973. Une année charnière. La guerre du Kippour éclate en octobre, à la sortie des Aventures de Rabbi Jacob, réveillant brutalement une angoisse existentielle chez les Juifs du monde entier. Le terrorisme palestinien frappe l’Europe. L’antisémitisme, jamais disparu, circule sous des formes à la fois brutes et sournoises. Et dans ce climat tendu, la France, via le trio Oury-De Funès-Cravenne, va prendre le parti de l’humour salvateur.
Tout le monde va rire avec Les Aventures de Rabbi Jacob. Ou presque
Danielle Cravenne ne rit pas à la lecture de la première version du scénario écrit par Gérard Oury et sa fille Danièle Thompson. Elle voit dans le film une accumulation de clichés, une caricature qui blesse surtout les Palestiniens, dont elle se sent très proche, et qu’elle aimerait voir se réconcilier avec les Juifs. Elle ira alors jusqu’au bout de sa « folie », détournant un avion pour tenter de faire annuler la sortie du film, avant de se faire abattre par des policiers dans des conditions ressemblant à une exécution.
L’épouse de Georges Cravenne, diagnostiquée dépressive mais en fait bipolaire, n’aura hélas pas vu le film, au grand regret de son époux, persuadé qu’elle n’aurait jamais commis son geste fatal sinon…
Dès sa sortie en salles, Les Aventures de Rabbi Jacob est un immense succès populaire, qui provoque un rire fédérateur, libérateur pour beaucoup. Un succès qui repose aussi sur la star du film, Louis de Funès, éblouissant tant en Pivert antisémite qu’en Rabbi Jacob.

Le pari audacieux de Jean-Philippe Daguerre : de Funès sur scène !
C’est un choix fort qu’a fait l’auteur de La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob, en convoquant sur scène la figure de l’acteur culte. Il fallait pour cela un comédien qui ne cherche pas l’imitation mais l’incarnation, et Daguerre l’a formidablement trouvé en la personne de Julien Cigana, irrésistible (et très fin) dans le rôle – écrasant – de l’icône du cinéma français.
L’ensemble de la troupe est au diapason. Charlotte Matzneff, compagne et complice de longue date de Jean-Philippe Daguerre au sein de leur compagnie Le Grenier de Babouchka, est une Danielle Cravenne à la fois séduisante et fragile, toute en nuances et fêlures, naïve et idéaliste à la fois. A ses côtés, Bernard Malaka (excellent en Georges Cravenne), Bruno Paviot, Elisa Habibi et Balthazar Gouzou, complètent à merveille cette distribution.
La vidéo joue aussi un rôle central dans cette dramaturgie, avec une rare ingéniosité déployée par Narcisse, qui nous transporte dans tous les lieux qui rythment le récit : au sein du Fouquet’s (dont Georges Cravenne fut aussi l’un des promoteurs) où se rencontrent Georges et Danielle, dans l’appartement des Cravenne, dans la loge de Louis de Funès ou dans la cabine de l’avion détourné. Loin des dispositifs poussifs que l’on voit souvent sur les scènes parisiennes, elle offre ici une dimension supplémentaire et spectaculaire au spectacle, à la manière des split screen popularisés par le cinéma américain des années 70.
La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob résonne aujourd’hui avec une force troublante
En ces temps d’antisémitisme décomplexé, de racisme persistant, de crispations identitaires, de débats sur l’humour, sur ce qu’on peut encore dire ou montrer, La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob est d’une troublante actualité. La pièce de Jean-Philippe Daguerre ne donne pas de réponse, mais témoigne et fait rire, à l’image des Aventures de Rabbi Jacob. Avec espoir. Et il ne fait nul doute que Jean-Philippe Daguerre et sa troupe se retrouveront à nouveau lauréat des Molières, créés par Georges Cravenne. Un cercle vertueux.
La femme qui n'aimait pas Rabbi Jacob Théâtre du Montparnasse 31 rue de la Gaîté, 75014 Paris Tél.01 43 22 77 74 Jusqu'au 19 avril 2026 Du mardi au samedi 21h et dimanche 15 h
A.Granat
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