Stéphanie Rist mission ménopause

Ménopause : la France se dote (enfin) d’une mission parlementaire dédiée, confiée à Stéphanie Rist

par Anne Bourgeois

17 millions de femmes concernées, et toujours un grand silence. Invisibilisée, négligée, ignorée : la ménopause reste l’un des derniers tabous de notre système de santé. À l’initiative d’Emmanuel Macron, le Premier ministre a confié à la députée et médecin Stéphanie Rist une mission inédite pour briser l’omerta et poser les bases d’une stratégie nationale. Elle nous en dévoile ici les enjeux, les résistances et les premières pistes. Le rapport sera présenté le 9 avril — on y reviendra.

Concrètement, quels sont les objectifs de votre mission et les leviers que vous souhaitez activer pour mieux informer, accompagner et soigner les femmes à cette étape de leur vie ?

Stéphanie Rist : Cette mission s’inscrit dans une volonté claire de structurer, pour la première fois en France, une approche globale de la ménopause. L’enjeu est autant médical que social, culturel et économique. Nous avons donc organisé notre travail autour de trois axes. 

Passer des paroles aux actes, et construire une politique durable, à la hauteur des femmes qu’elle concerne

D’abord, l’information. Aujourd’hui, seule une femme sur deux parle de la ménopause à son conjoint, et 80 % se disent isolées, peu écoutées. Cela en dit long sur la force du tabou. Il faut rendre l’information claire, décomplexée et accessible, pour permettre à toutes les femmes — quel que soit leur âge ou leur lieu de vie — de comprendre ce qu’elles vivent et de pouvoir le nommer.

Deuxième priorité : la prise en charge sanitaire. Nous avons étudié les pratiques autour du traitement hormonal, sans prétendre nous substituer au corps médical. Nous avons aussi exploré les autres options : médecines douces, dispositifs non médicamenteux… et interrogé les professionnels sur leur écoute, leur formation, leur capacité à accompagner les femmes de manière digne et adaptée. 

Enfin, un troisième pilier s’impose : l’impact économique. En France, aucune donnée n’existe sur le coût global de la ménopause. Pourtant, ailleurs, le sujet est pris au sérieux. Au Japon, où l’on parle du « deuxième printemps », il est estimé à 11 milliards d’euros par an. Chez nous, le chiffre manque, mais les effets sont bien là : fatigue, perte de concentration, renoncements professionnels. 

C’est pour ça que nous proposons 25 recommandations concrètes. L’idée ? Passer des paroles aux actes, et construire une politique durable, à la hauteur des femmes qu’elle concerne.

Vous avez lancé un questionnaire participatif qui a recueilli plus de 2000 réponses, dont de nombreux témoignages intimes. Qu’est-ce que cette parole révèle sur le silence qui entoure la ménopause ?

Nous avons voulu ouvrir un espace d’expression directe. Le questionnaire, diffusé sur les réseaux sociaux, permettait à toutes les femmes, y compris celles éloignées des circuits classiques, de témoigner librement. C’est une démarche encore rare dans les missions parlementaires, et pourtant essentielle. En deux mois, nous avons recueilli 2 400 réponses, dont 1 300 témoignages longs, souvent très personnels. Ce n’était pas une enquête scientifique : il ne s’agissait pas d’établir des statistiques, mais de capter une parole brute, sensible, vivante — et trop souvent absente des espaces institutionnels.

Un immense sentiment de solitude

Ce que ces femmes nous ont confié, c’est d’abord un immense sentiment de solitude. Beaucoup n’arrivent pas à mettre des mots sur ce qu’elles vivent, y compris à leurs proches et leurs conjoints. Certaines ressentent des symptômes — comme une baisse de libido — sans les relier aux bouleversements hormonaux, attribuant les tensions ou l’éloignement dans leur couple à un problème relationnel, alors qu’il s’agit bien souvent de la ménopause. Et ce non-dit gagne aussi le travail : par peur d’être jugées faibles ou dépassées, beaucoup préfèrent se taire. Certaines vont jusqu’à démissionner pour créer leur propre activité dans l’idée de mieux adapter leur rythme de travail à leur réalité physique et émotionnelle.

ménopause

Briser ce double tabou — intime et social — demande une transformation culturelle profonde. À l’école, on parle de puberté, de sexualité, de contraception… mais jamais de ménopause. Ce vide alimente le silence. Pourtant, dans d’autres cultures, cette période est valorisée. Dans certaines tribus africaines, par exemple, la ménopause marque l’entrée dans un nouveau statut : les femmes deviennent éligibles, reconnues comme sages. Il est temps, chez nous aussi, de changer de regard.

87 % des femmes présentent des symptômes parfois invalidants. Pourtant, les médecins sont peu formés, et l’accès aux soins reste inégal. Comment expliquez-vous ces lacunes, et que proposez-vous pour améliorer la prise en charge ?

Stéphanie Rist : C’est l’un des constats les plus nets de nos soixante auditions : la formation médicale sur la ménopause est largement insuffisante. Dans les études de médecine comme en formation continue, le sujet est peu, voire pas abordé. Résultat, de nombreuses femmes se sentent mal écoutées, peu prises au sérieux, renvoyées chez elles avec des réponses expéditives ou condescendantes. Leurs symptômes sont minimisés — on leur dit que « c’est normal », que « ça passera ». Bien sûr, tous les médecins ne réagissent pas ainsi, mais les récits sont trop nombreux pour n’y voir qu’une série d’exceptions. Ce déni médical reflète un tabou plus large : la ménopause reste invisible, que ce soit dans le cabinet du médecin, en entreprise ou à la maison.

À cela s’ajoutent d’importantes inégalités d’accès aux soins. Notre cartographie des territoires est claire : plus un département est rural ou en tension médicale, plus l’accompagnement est lacunaire. À Paris, on peut consulter un spécialiste ; ailleurs, il n’y en a pas, ou les délais sont décourageants. Certaines femmes finissent par renoncer, faute de suivi, de bilans… ou même de mots pour comprendre ce qu’elles vivent.

Plusieurs leviers s’imposent. D’abord, renforcer la formation des professionnels : généralistes, gynécologues, sages-femmes, kinés, infirmiers… Tous doivent pouvoir repérer les signes, écouter sans minimiser, orienter correctement. Ensuite, structurer les parcours de soins avec des référentiels clairs et accessibles — on ne peut plus tout laisser reposer sur la seule sensibilité individuelle.

Lever les malentendus autour du traitement hormonal

Enfin, il faut lever les malentendus autour du traitement hormonal. On cite souvent un taux de prescription de 6 %, mais la réalité est encore plus basse. Ce n’est pas aux parlementaires de trancher, mais à la Haute Autorité de Santé. Or, leurs recommandations officielles datent de 2004. Leur révision est en cours, une mise à jour est attendue d’ici la fin de l’année. Elle sera décisive pour clarifier les pratiques, rassurer les femmes, et améliorer enfin leur prise en charge.

Quelles actions concrètes proposez-vous aux entreprises et aux pouvoirs publics pour améliorer la qualité de vie au travail des femmes ménopausées ?

La ménopause a des effets réels sur la vie professionnelle : fatigue, troubles du sommeil, baisse de concentration, perte de confiance… Pourtant, ce sujet reste tabou en entreprise. C’est ce que nous avons voulu mettre en lumière dans la troisième partie du rapport. Sur 25 recommandations, 14 concernent directement le monde du travail. Il ne s’agit pas d’imposer, mais de proposer des outils simples, concrets, immédiatement activables.

Quelques entreprises s’y intéressent, mais elles restent rares. Et il n’existe à ce jour aucune association nationale dédiée à la ménopause. Ce vide est révélateur. Il faut des repères, des exemples, des modèles. C’est ce que nous proposons : des solutions accessibles et efficaces.

Ce sont des mesures de bon sens, souvent peu onéreuses, applicables dès maintenant

Toutes nos recommandations sont réalistes et maîtrisées budgétairement. En tant qu’ancienne rapporteure du budget de la Sécurité sociale, j’y suis particulièrement attentive. Rien ne coûte des millions : ce sont des mesures de bon sens, souvent peu onéreuses, applicables dès maintenant.

Ce rapport est un véritable outil de travail, élaboré avec les services de l’État. Il s’adresse à tous les acteurs concernés : pouvoirs publics, employeurs, syndicats, associations, mais aussi médecins, élus, RH, journalistes et femmes directement concernées. Lisible, sans jargon, il a été conçu pour faire évoluer les mentalités et s’appuie sur des voix déjà engagées — celles des réseaux sociaux, des professionnelles de santé, de toutes celles et ceux qui font avancer le sujet. Car améliorer la qualité de vie au travail des femmes ménopausées, ce n’est pas un « plus ». C’est une question de justice, de santé, de reconnaissance. 

Cette mission peut-elle contribuer à transformer le regard sur les femmes de plus de 50 ans ? Comment redonner à la ménopause sa place d’étape naturelle, non pathologisée, mais pleinement reconnue ?

Stéohanie Rist : C’est tout l’enjeu. Le rapport ne prétend pas tout changer à lui seul, mais il peut amorcer un changement culturel indispensable. La ménopause constitue une transition parfaitement naturelle. Et cette étape peut être un moment de libération. Fini les règles, les enfants sont souvent autonomes : c’est une période de vie où les femmes disposent d’un véritable capital d’expérience, de compétences, de temps. Elles ont encore tant à entreprendre, à transmettre. Il faut impérativement changer le récit collectif, redonner à cette phase la place qu’elle mérite.

Amorcer un changement culturel indispensable

Mais pour cela, il faut aussi sortir d’une vision médicalisée à outrance. La ménopause n’est pas une maladie. Oui, elle peut s’accompagner de symptômes parfois éprouvants, mais, comme une grossesse, elle mérite un accompagnement adapté, sans dramatisation. Parler de « syndrome » ou de « trouble » ne fait qu’aggraver l’angoisse. Il faut pouvoir proposer une parole plus apaisée, plus incarnée, plus libre. Parce que ce qu’on ne nomme pas n’existe pas. Et aujourd’hui, il est temps que les femmes de plus de 50 ans soient pleinement visibles, écoutées, valorisées.

Anne Bourgeois et Arielle Granat

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