Il aura fallu une guerre, la première, mais pas la der des ders, pour que des femmes que rien ne destinait à l’usine deviennent des ouvrières, prennent le relais des hommes partis au front et découvrent, malgré elles, qu’une autre vie était possible. Les Filles aux mains jaunes, signé Michel Bellier et mis en scène par Alexander Liebe, leur redonne visage et voix.
1914 : les soldats s’en vont au combat, la fleur au fusil. Les femmes, elles, sont appelées dans les usines. Jeanne, Rose, Julie et Louise, venues d’horizons différents, se retrouvent à fabriquer des milliers d’obus qui alimentent la grande boucherie. Dans le bruit, la poussière, la crasse et la fournaise, elles s’empoisonnent avec le TNT qui leur jaunit la peau et les cheveux — d’où ce surnom de « filles aux mains jaunes » — et qui finira, pour certaines, par leur ronger les poumons. Le danger descend jusqu’à leurs pieds : les chaussures ferrées sont interdites, une étincelle pouvant suffire à provoquer une explosion. Ironie de l’histoire, c’est pourtant entre ces murs qu’en jaillira une autre : celle de leur émancipation.
L’ affranchissement des femmes
C’est sans doute ce qu’il y a de plus troublant dans Les Filles aux mains jaunes : l’affranchissement des femmes est passé par deux guerres. Celle des tranchées, d’abord, toute de fureur, laissant leurs époux sans visage. Et celle, plus silencieuse, qu’elles mènent pour faire reconnaître leurs droits. Les hommes absents, elles occupent leur place, gagnent leur vie, sortent de chez elles et découvrent qu’elles peuvent faire tourner ces usines — et avec elles tout un pays — . En 1917, cette émancipation gagne la rue : les munitionnettes se mettent en grève pour réclamer une augmentation de salaire qu’elles obtiendront ; l’égalité, elle, attend encore.
Michel Bellier ne transforme jamais son propos en manifeste. On n’est pas dans la guerre des sexes mais dans le cheminement de femmes qui réalisent leur valeur et ce à quoi elles peuvent prétendre. Pendant une heure et demie, nous assistons à cette transformation. Il y a Louise, écrivaine, indépendante, militante aux côtés des suffragettes. Elle sait déjà ce que les autres ignorent encore : une femme peut choisir sa vie. Rose le découvre grâce à elle ; Jeanne et Julie interrogent ce qu’elles croyaient immuable. Chacune empruntera son chemin : suffragiste, gréviste, résistante. Et de quatre destins que presque tout séparait naît une force : la solidarité.
Une lueur au milieu de la noirceur
Mais Les Filles aux mains jaunes ne se contente pas de retracer cette histoire avec des mots. Elle la raconte avec des corps. Alexander Liebe a choisi une mise en scène épurée : deux caisses en bois, un tabouret. Le vacarme assourdissant de l’usine ouvre la pièce, puis s’atténue sans jamais complètement disparaître. Dans une cadence infernale, les bras, les épaules, les jambes deviennent machines. Ces gestes répétitifs, mécaniques, chorégraphiés font immédiatement penser aux Temps modernes de Chaplin. Des femmes prises dans des rouages. Des chairs manipulées, épuisées, martyrisées par le travail. Des corps que l’on recouvre de noir lorsque le deuil arrive.
Au milieu de toute cette noirceur, une lueur persiste. La guerre, l’atelier, la saleté, les maladies, les morts sont partout et, malgré tout, la vie s’obstine. Jusqu’à aller ensemble guincher le dimanche à la campagne où elles campent fièrement devant le photographe. L’usine s’efface, le bruit s’arrête et laisse les oiseaux chanter. Et là, impossible de ne pas penser à Jean Renoir et à la lumière de sa Partie de campagne. La même clarté baigne le plateau : une époque, des femmes qui tiennent la tête haute et quelque chose de profondément gai, un art de la joie, né d’une sororité qui les embrase et les rassemble. Ce souffle commun, les quatre comédiennes le font vibrer avec brio et sensibilité à travers ces héroïnes de l’ombre : Love Bowman est Jeanne, au langage cru et à la drôlerie inimitable de l’argot parisien ; Alicia Rousseau, Rose, l’incrédule aux yeux écarquillés qui sera conquise par la lutte ; Lucile Roux-Baucher, Julie, grande gueule, mais hésitante ; Nolwen Cosmao, Louise, fine, élégante, une guerrière si lettrée.
En sortant de la salle, on a aussitôt envie de reparler d’elles. Les Filles aux mains jaunes rappelle qu’à force de ténacité et de conviction, on avance. Un spectacle formidable, qui rend justice à celles qui ont ouvert la voie à notre liberté.
Les Filles aux mains jaunes — Les oubliées de la Grande Guerre de Michel Bellier Mise en scène, scénographie et création lumière, Alexander Liebe. Avec Love Bowman, Alicia Rousseau,Lucile Roux-Baucher et Nolwen Cosmao. Durée : 1 h 30. La Scène Libre 4 boulevard de Strasbourg, Paris 10ᵉ Jusqu’au 27 septembre 2026. Du mercredi au samedi à 19 h, dimanche 27 septembre à 15 h.
Anne Bourgeois
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