Après plus de 90 représentations en France, en Belgique et en Espagne, la compagnie f.o.u.i.c pose ses trois cabines téléphoniques au Théâtre Saint-Georges à Paris. Avec Téléphone-moi, elle raconte, sur un demi-siècle, une famille et ses secrets.
Ah, les cabines téléphoniques, celles où l’on collait sur les vitres nos rêves, nos joies et nos chagrins, le combiné sur la bouche, tandis qu’un impatient tambourinait à la porte, car lui aussi, il lui fallait à tout prix parler ! Les téléphones portables ont peut-être fait disparaître ces 300 000 refuges de ferraille, imprégnés de l’odeur de la vie, de la sueur, de parfums accrochés en lambeaux, mais heureusement, le théâtre est là et les ressuscite le temps d’un spectacle qui nous a tiré des larmes et des rires. La nostalgie, peut-être, mais pas que.
Une valse à trois temps
On est immédiatement pris au cœur par le texte de Jean-Christophe Dollé et par une mise en scène très visuelle qu’il signe avec Clotilde Morgiève. Tous deux comédiens, entourés de Stéphane Aubry et Solenn Denis, ils assemblent un puzzle familial qui s’emboîte et se révèle comme une valse à trois temps. Celui de la Seconde Guerre mondiale, où, dans le fracas des bombes, Madeleine, héroïne de la Résistance, rencontre Léon dans l’abri improvisé d’une cabine. Cet amour foudroyé par le conflit ouvre une lignée marquée par un secret. Le deuxième temps s’ouvre en avril 1981, à l’approche de l’élection de Mitterrand : leur fils Louis, la quarantaine, inapte à la vie de famille, a élu domicile dans une cabine et y mène une vie recluse, faite de mensonges auxquels il finit par croire lui-même. Et enfin, en 1998, Léonore, sa fille, 27 ans, fuit le réel dans les paradis artificiels et ne garde de lien avec le monde qu’à travers une cabine.
Trois générations traversées par la guerre, les élections, le foot…
Ces trois générations sont traversées par la guerre, les élections, le foot — la demi-finale de Séville en 1982, la victoire des Bleus en 1998 — la drogue, la précarité et les jingles publicitaires qu’on a tous fredonnés. Toute une mémoire collective qui se fond avec ce que chacun reçoit en héritage : ses valises de secrets, de silences, de récits à découvrir, puis à déconstruire et à s’approprier pour gagner enfin le droit de vivre. Les histoires s’entremêlent, d’une époque à l’autre, et l’on recolle peu à peu les pièces, jusqu’à comprendre ce qui se transmet sans jamais se dire.
Beaucoup d’auteurs se concentrent aujourd’hui sur la narration familiale, en littérature (Nous aussi, d’Anne Godard, chez Actes Sud ; N’efface pas mes cercles, d’Emma Marsantes, chez Verdier ; Je change de nom, de Christine Angot, chez Flammarion), au cinéma (La Gradiva, de Marine Atlan, où un lycéen à Pompéi découvre la vérité sur l’histoire de ses grands-parents), mais la magie du théâtre, ici, n’étire pas, mais au contraire ramasse le récit et le rend tactile. Presque à la manière d’un roman épistolaire, ce sont des conversations téléphoniques qui nous font entrer dans l’histoire de cette famille, et c’est dans les cabines que ses moments clés se jouent, les grandes joies comme les tragédies. Le pari est audacieux, on n’entend jamais que la moitié de la discussion : à nous de deviner les réponses, d’imaginer l’interlocuteur que la pièce ne montrera peut-être jamais, et ce vide, peu à peu, laisse place au champ des possibles ou pas.
Si tu veux me donner ta procuration, il faut que tu saches qui se présente. Georges Marchais, Arlette Laguiller. Oui une femme, oui. Valéry Giscard d’Estaing. Non lui c’est un homme. […]
Côté plateau, trois cabines, chacune empruntée à son époque : de bois pour les années 40, à pièces pour 1981, à carte pour 1998. Les voix passent par des micros qui enferment le spectateur dans l’étroitesse des cabines, en contraste avec la tempête sonore du dehors. Et il y a les fantômes, qui n’ont rien de spectral : les personnages du passé continuent d’exister dans le présent à travers un accessoire, une musique, un habit.
Créé en 2021, le spectacle nous renvoie à notre propre jeunesse, à nos illusions perdues. De la Libération de Paris à la victoire de Zidane, Paris est au cœur de ces trois époques, et chacun y lance, comme Rastignac, son « À nous deux, maintenant ! », cherchant sa « victoire à moi », selon la formule de l’auteur de la pièce.
Téléphone-moi Texte : Jean-Christophe Dollé (Éditions Les Cygnes) Mise en scène : Clotilde Morgiève et Jean-Christophe Dollé Avec : Solenn Denis (Léonore), Stéphane Aubry (Henri et Sam), Jean-Christophe Dollé (Léon et Louis), Clotilde Morgiève (Madeleine et Ella) Théâtre Saint-Georges 51 rue Saint-Georges, 75 009 Paris Jusqu'au 29 décembre 2026
Anne Bourgeois
Photos :©Stéphane Audran et Daniel Pieruzzini
Lire aussi : Le Manuel de la jeune mariée 1957 au Théâtre La Bruyère, une comédie réjouissante


