le manuel de la jeune mariée -théâtre la bruyère

Le Manuel de la jeune mariée 1957 au Théâtre La Bruyère, une comédie réjouissante

par Arielle Granat

Au Théâtre La Bruyère, Virginie Lemoine exhume les recommandations conjugales des années 50 pour mieux donner la parole à celles qui devaient les appliquer. Entre conseils authentiques, chansons et confidences intimes, une comédie aussi réjouissante et musicale que touchante.

 

En 1957, le mariage était une affaire sérieuse. Surtout pour les femmes. Une bonne épouse devait savoir tenir son intérieur, cuisiner, recevoir, élever ses enfants et, bien entendu, accueillir son mari avec un sourire radieux, quelle que soit l’heure à laquelle Monsieur daignait rentrer. Quant à ses propres désirs, ses frustrations ou ses ambitions, ils n’étaient pas vraiment au programme.

C’est cet univers délicieusement suranné – et rétrospectivement terrifiant – que Virginie Lemoine ressuscite dans Le Manuel de la jeune mariée 1957, une comédie aussi drôle que révélatrice.

Le bonheur conjugal en quelques leçons

Sur scène, cinq jeunes femmes s’initient aux secrets d’un mariage réussi, tels qu’on les enseignait dans les années 50. Le plus savoureux, c’est que les recommandations qui leur sont prodiguées ne sortent pas de l’imagination d’une autrice malicieuse : elles sont tirées d’authentiques conseils de l’époque.

Et quels conseils ! Éviter de donner son opinion politique, envisager une douzaine d’enfants, désinfecter son intérieur au formol… On croit entendre une succession de vannes inventées pour les besoins de la scène. Mais non, tout cela était parfaitement sérieux. On rit de bon cœur devant cet inventaire de prescriptions domestiques, dont le ridicule n’a d’égal que l’assurance avec laquelle elles étaient autrefois dispensées.

Mais Virginie Lemoine ne s’arrête pas là. Et c’est précisément ce qui fait tout l’intérêt de son spectacle.

virginie lemoine

Derrière le manuel, des femmes

Entre les citations authentiques, les chansons et les scènes collectives, l’autrice glisse des monologues qu’elle a elle-même écrits. Et soudain, le spectacle change de registre.
Les futures épouses modèles cessent d’être les élèves appliquées d’une improbable école du mariage. Elles deviennent des femmes singulières, avec leurs histoires, leurs blessures, leurs désirs et leurs contradictions. À la parole officielle, celle du manuel qui leur dicte ce qu’elles doivent être, répond enfin leur parole intime, celle qu’elles n’ont pas toujours le droit d’exprimer.

Pour donner vie à ces femmes, Virginie Lemoine s’est entourée de cinq remarquables interprètes : Valérie Zaccomer, Nouritza Emmanuelian, Mathilde Moulinat, Ariane Brousse et Cloé Horry.

Toutes possèdent ce mélange de fantaisie, de précision et de sensibilité indispensable à un spectacle qui passe sans cesse du rire à l’émotion. Car il ne suffit pas ici de savoir chanter, danser ou jouer la comédie. Il faut aussi, au détour d’un monologue, abandonner les sourires de circonstance pour laisser apparaître une vérité plus intime. Et c’est là que les comédiennes révèlent toute l’étendue de leur talent.
Chacune donne à son personnage une couleur particulière, une personnalité, une histoire. Derrière les robes impeccables style vichy et les coiffures soigneusement apprêtées, ce sont cinq destins féminins qui prennent forme.

Leurs monologues, tour à tour drôles, tendres, amers ou poignants, constituent les moments les plus forts de la représentation. Ils apportent une profondeur inattendue à ce qui aurait pu n’être qu’une aimable satire des mœurs d’autrefois.

Du swing pour faire passer la pilule

Heureusement, tout cela n’empêche pas de s’amuser. Bien au contraire !
Stéphane Corbin, compositeur des musiques du spectacle, accompagne les comédiennes au piano, en direct sur scène. Ses compositions aux accents jazzy, pleines d’entrain et de malice, contribuent largement au charme de cette plongée dans les années 50. Les chansons, interprétées avec une belle énergie collective, prolongent avec humour les recommandations du fameux manuel.

Les chorégraphies de Sharon Sultan ajoutent au spectacle leur fantaisie et leur dynamisme, tandis que le décor imaginé par Grégoire Lemoine, assisté de Thierry Desroches, et les lumières et créations d’images de Mehdi Izza participent à cette atmosphère délicieusement rétro, à la fois joyeuse et légèrement artificielle.

On retrouve l’optimisme publicitaire des Trente Glorieuses, ce monde merveilleux où le bonheur semblait se vendre avec un réfrigérateur flambant neuf et où une femme épanouie était nécessairement une femme bien mariée. Mais sous les couleurs acidulées, le propos est autrement plus mordant.

Nos mères, nos grands-mères et nous

Pour les Boomeuses, ce spectacle réveille forcément quelques souvenirs. Ces femmes de 1957, nous les avons connues. C’étaient nos grands-mères, nos mères, nos tantes. Nous avons grandi dans un monde où les rôles féminins et masculins étaient encore largement distribués à l’avance.

Et si nous avons eu la chance de vivre les bouleversements des décennies suivantes, nous savons aussi ce que ces changements doivent aux générations précédentes. Les monologues écrits par Virginie Lemoine résonnent avec une émotion particulière, ils nous parlent de vies souvent silencieuses, de renoncements ordinaires, mais aussi de courage, de désir et de liberté.

Le spectacle ne se contente pas de nous faire mesurer le chemin parcouru, il nous rappelle que derrière les grandes évolutions de la condition féminine, il y a d’abord eu des histoires individuelles.

Rire d’hier, penser à aujourd’hui

On pourrait craindre qu’un spectacle consacré aux prescriptions conjugales de 1957 se limite à une succession de plaisanteries sur le machisme d’antan. Ce serait compter sans l’intelligence de Virginie Lemoine. En alternant les citations réelles, souvent hilarantes malgré elles, et les monologues où affleure la vérité des existences, elle construit un spectacle à deux voix : celle d’une société qui commande et celle des femmes qui tentent de vivre.

Et c’est cette seconde voix, magnifiquement portée par les cinq interprètes, qui continue de nous accompagner une fois le rideau tombé. Au fond, le plus beau cadeau que fait ce Manuel de la jeune mariée 1957 à ses héroïnes, c’est de leur permettre enfin de refermer le livre.

 

Le manuel de la jeune mariée
texte et mise en scène Virginie Lemoine
Jusqu'au 3 janvier 2027
Du mercredi au dimanche.

Théâtre Actuel la Bruyère
5 rue La Bruyère
75009 Paris

 

A. Granat

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