On s'en pique

On s’en pique ! de Meta Tshiteya : Mounjaro, obésité et métamorphose à fleur de peau

par Anne Bourgeois

Alors que Wegovy, Ozempic et Mounjaro bouleversent le rapport  au corps, Meta Tshiteya nous livre, avec On s’en pique !, un récit graphique sur l’obésité, la grossophobie et le regard social. Un livre puissant, drôle, parfois terrible, où l’autrice fait œuvre d’éclaireuse en racontant de l’intérieur les nouveaux traitements de l’obésité, porté par le dessin de Stella Polaris.

 

Dans une société où l’extrême minceur redevient l’étalon, ce récit visuel arrive comme un contrepoint salutaire. Que signifie prendre un traitement tel que le Mounjaro ? Non pas pour céder à une injonction de maigrir, ni pour ressembler aux mannequins et aux comédiennes de plus en plus squelettiques que l’on voit sur les tapis rouges, mais parce que la santé, voire la vie, est en jeu quand on souffre d’obésité avec des comorbidités.

Pour nous, Boomeuses, qui avons grandi entre régimes miracles, silhouettes de papier glacé et promesses de transformation, ce récit résonne bien au-delà de l’unique question du traitement. Il parle du corps, du jugement impitoyable des autres, de la honte, du soulagement, mais aussi de cette étrange inquiétude qui surgit quand on devient soudain conforme à ce que le monde attendait de nous.

On s’en pique ! : le Mounjaro raconté de l’intérieur

Meta Tshiteya explique que ce qui pesait sur elle n’était pas seulement le poids, mais le jugement constant et écrasant d’une société intolérante envers les corps gros. Le livre naît de la libération ressentie le jour où un traitement efficace l’a délivrée de cette pression, mais elle précise que son témoignage n’est en rien un appel à médicaliser l’obésité.

Elle avance en éclaireuse sur un territoire encore neuf : celui d’un corps transformé par la médecine, mais toujours traversé par l’histoire sociale, intime et politique du poids. De toutes les raisons que la société se donne de la rabaisser — sa couleur, son genre, son poids —, ce dernier est le seul qu’elle ait pu faire disparaître. La violence s’apaise, non parce que le monde est devenu meilleur, mais parce que son corps est devenu plus conforme. Vertige absolu.

Le trait de Stella Polaris accompagne ce récit avec tendresse. Ses dessins ne caricaturent jamais Meta : ils lui rendent son volume, sa sensualité, sa puissance. Et la bande dessinée permet de déclencher des éclats de rire sans jamais alléger le drame.

Meta raconte l’injection hebdomadaire, l’appétit qui s’éteint, les nausées, le froid, la chair qui se relâche, la poitrine qu’elle pleure. Mais elle le fait avec un humour irrésistible : « cible à fléchettes vivante », « sommeil de glu », « journée de coma », « cul sans gras » devenu siège inconfortable, « cinquante kilos de bioprène » regrettés en hiver, et cette vérité cruelle : « La peau, c’est pas du Spandex ». Quand les effets secondaires l’envoient aux toilettes, elle dit aux enfants qu’elle refait la déco. Sa vraie victoire ? Acheter son pain en kigurumi sans se demander si le costume la grossit. Et lorsque les compulsions reviennent, elle se fait le Champollion de son propre inconscient. Le rire ne contredit jamais la gravité du sujet ; il la rend supportable.

 

Obésité, grossophobie : le poids du regard

Le livre dit les injonctions maternelles : sa mère demeure son héroïne, mais elle a longtemps pavé son enfer de bonnes intentions. Quand Meta maigrit, elle la complimente, puis lui demande d’arrêter : elle ne la reconnaît plus. Elle lui trouve un visage plus masculin. Meta, elle, vérifie encore ce visage dans le miroir chaque jour.

On s’en pique ! : le Mounjaro raconté de l’intérieur

Elle livre aussi une critique très juste du body positive, né de la lutte contre la grossophobie, mais que certains ont tendance à récupérer pour un discours de bien-être. Après son infarctus à 39 ans, quand elle cherche du soutien dans une communauté militante, on lui répond qu’elle donne des arguments aux grossophobes. La militante devient une paria chez les siens.

Quand elle maigrit, on l’écoute davantage. Les compliments pleuvent, souvent assortis d’un « mais tu étais déjà belle avant ». Elle se découvre « ordinaire ». Un homme la félicite de bien s’entretenir, et ce mot suffit à lui faire interroger sa propre grossophobie intériorisée. Le regard des autres, elle l’éprouve jusque dans les cabines d’essayage. Avant, les vendeuses lui assuraient qu’elles n’avaient rien pour elle. Aujourd’hui, celle à qui l’on disait « nous n’aurons rien pour vous, Madame » finit par rendre la formule, bras ouverts, en sortant du magasin.

Sa sexualité se transforme aussi. Dans « Meta Sutra », elle observe ce qui change dans ses sensations et son désir : les seins moins réactifs, les hanches, la taille, les côtes, les épaules qui s’éveillent, comme si la sensibilité dépendait de l’image qu’on s’en fait.

Maigrir, mais rester soi

Ce qui est très fort dans On s’en pique !, c’est que Meta Tshiteya transforme son récit personnel en expérience universelle. Quand quelqu’un change physiquement, tout bouge autour de lui : le regard, les relations, le désir, la famille, l’amitié, la place qu’on occupe dans le monde.

Dans « Tomber l’armure », elle revient sur un viol subi à huit ans, en sortant de l’école, et sur cette manière qu’a eue son corps de devenir une forteresse. Elle l’a vécu comme une expropriation, et passera des décennies à reprendre possession de son propre chez-soi. L’armure est toujours là, mais elle n’est plus faite de « grosses plaques de métal » : c’est désormais une « fine cotte de mailles ».

Le livre rappelle combien le regard médical peut être violent. Dent de sagesse, bras cassé, otite, examen gynécologique : quelle que soit la raison de la consultation, on lui demande si elle a essayé de maigrir. Il faudra son grave problème cardiaque pour que les médecins parlent enfin d’autre chose. Là se trouve la nécessité du traitement : non pas la minceur de confort, mais la santé, parfois la survie.

 

 

 

On s’en pique ! : le Mounjaro raconté de l’intérieur

Un récit porté par le dessin de Stella Polaris

Wegovy, Mounjaro : ce que le livre rappelle

Le livre se clôt sur un cahier pratique, « Nutriments essentiels », qui éclaire les traitements et leurs contre-indications, démonte les mythes liés à la perte de poids et guide l’entourage d’un enfant ou d’un proche en situation d’obésité. Une mise au point d’autant plus utile que, depuis le 15 juin 2026, Wegovy et Mounjaro peuvent être remboursés à 65 % par l’Assurance Maladie, mais uniquement dans un cadre médical strict : pour une obésité sévère avec un IMC d’au moins 40, ou à partir de 35 en présence d’une comorbidité, sur prescription d’un spécialiste.

C’est un ouvrage à mettre entre toutes les mains, notamment entre celles de nos adolescentes, fascinées par les promesses de minceur et les corps qui disparaissent sur les réseaux sociaux. Il faut leur dire que ces traitements ne relèvent pas d’un simple souci de silhouette, mais d’une prise en charge thérapeutique pour des personnes en réel danger, et que leurs effets ne sont pas anodins.

Puissant, vertigineux, drôle, bouleversant, superbement illustré : ce récit cartographie une métamorphose et pose cette question immense : que reste-t-il de nous-mêmes quand on change à ce point ? À lire.

Meta Tshiteya est née et a grandi à Paris. Après une carrière de réalisatrice et documentariste radio, de France Inter à Radio-Canada en passant par France Culture, elle se consacre depuis 2016 à l’écriture, où elle applique les idées féministes à la sphère intime, d’Avez-vous le sens de l’amour ?, coécrit avec le psychologue Joseph Agostini, à Kink, Manuel de sexualités créatives, coécrit avec Axelle de Sade et illustré par Stella Polaris. Cette dernière, venue de l’édition, est reconnue pour son dessin principalement à l’encre, en noir et blanc, ainsi que pour la diversité et l’inclusivité de ses sujets, son sens du détail et son humour.

Meta Tshiteya et Stella Polaris
On s’en pique ! Récit d’une pionnière des nouveaux traitements de l’obésité
Récit graphique, 168 pages
HarperCollins BD, 24,90 €

 

Anne Bourgeois

 

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