Tout part d’un rêve : celui d’Alice d’Arceaux, qui voulait incarner Marilyn Monroe. Avec Encore une Marilyn, mais cette fois-ci la vraie !, Sophie Forte, autrice et metteuse en scène, lui offre ce rôle où le mythe laisse place à la femme. Et le théâtre fait alors ce qu’aucun biopic, aucune biographie ne peuvent faire : faire renaître en chair Norma Jeane Baker, plus de cent ans après sa venue au monde, et rendre à Marilyn sa voix.
La blonde inventée, la femme vraie
On croit tout connaître de Marilyn : la bouche offerte, les paupières mi-closes, cette blondeur de plus en plus peroxydée que les studios ont travaillée jusqu’au mirage. Sophie Forte traverse le miroir, s’aventure dans des territoires peu explorés. Derrière la fabrique de l’image, elle va chercher une Marilyn libre, cultivée, volontaire. Pas seulement l’icône, mais l’artiste — celle qui avait fondé sa propre société de production dès 1955 et arraché à la Fox un contrat rare, avec droit de regard sur ses scénarios et ses réalisateurs. Celle qui, dans une interview rejouée sur scène, lance cette formidable réplique : « Une femme qui veut être l’égale de l’homme manque d’ambition. »
Et c’est là que le théâtre opère. Le fil rouge du spectacle, ce sont les chansons de ses films et les costumes qui, ensemble, retracent son histoire, de la gloire à la solitude. La comédienne s’avance vers nous, commente le rôle qu’elle s’apprête à endosser, puis, en une phrase à peine, elle y bascule tout entière. Sous nos yeux, la métamorphose s’impose comme le sujet même de la pièce.

Encore une Marilyn, mais cette fois-ci la vraie ! au théâtre de l’Essaïon
Chaque air, chaque robe, chaque apparition devient alors un pan de vie : le fourreau rose des Hommes préfèrent les blondes et son irrésistible « Diamonds Are a Girl’s Best Friend », quand Marilyn incarne l’apogée de l’étoile hollywoodienne ; la robe grenat moulante de Niagara, où son corps entre dans la mémoire collective ; la tenue de saloon de La Rivière sans retour et sa rengaine éponyme, où elle prête déjà ses traits à un personnage plus seul, plus grave ; la robe blanche de Sept ans de réflexion, soulevée par le souffle du métro — la scène la plus légendaire de toutes —, où l’image triomphe pendant que la femme, elle, encaisse les coups de Joe DiMaggio ; le pull noir irlandais à torsades du Milliardaire, quand elle chante « My Heart Belongs to Daddy » face à Yves Montand, séductrice en manque de père, plongée dans une romance où la fin est écrite d’avance ; le Lady Levi’s 701 des Désaxés, jean mythique à coupe droite et taille haute, celui d’une Marilyn dépouillée, désespérée, accrochée au cou de Clark Gable comme une petite fille perdue ; puis la robe couverte de plus de 2 500 strass brodés en rosettes, portée lors de l’anniversaire de JFK à Madison Square Garden lorsqu’elle entonne ce bouleversant « Happy Birthday, Mr. President », déjà abandonnée par ce célèbre amant, coureur invétéré.
Formée à la danse classique et contemporaine, élève à vingt ans de Daniel Mesguich, Alice d’Arceaux est exceptionnelle. Sur les planches, elle a le corps de Marilyn, sensuel et pulpeux ; elle en a la voix, tout simplement — ondulée, fragile, immédiatement reconnaissable. Elle chante, minaude, joue, s’effondre ; elle s’habille et se déshabille sans cesse sous nos yeux, dans une impudeur jamais vulgaire. On a envie de l’étreindre quand elle raconte son enfance martyre, de la couvrir de baisers quand elle fait une fausse couche, symbolisée par des pétales rouges qui tombent de son ventre, de la suivre lorsqu’elle reprend « I Wanna Be Loved by You », de pleurer aussi tant son manque de « Daddy » nous renvoie au nôtre. Puis on se met à fredonner, à chanter avec elle : hommes, femmes, nous sommes tous des Marilyn. Poupoupidou.
Un duo qui emporte la salle
À ses côtés, Guillaume Nocture est un comédien-musicien d’une drôlerie folle. Il reprend des airs célèbres, du blues au rock, crée, à la guitare et à la voix, toutes les ambiances sonores et campe tour à tour James Dougherty, Joe DiMaggio et Arthur Miller — les trois maris de Marilyn — puis Yves Montand, vélo à la main, entonnant à tue-tête « À bicyclette » et sa Paulette.
Le duo fonctionne en symbiose : en à peine plus d’une heure, la salle se soulève d’enthousiasme. Et ce n’est pas un hasard si, le 14 septembre dernier, Encore une Marilyn, mais cette fois-ci la vraie ! a connu sa générale au Théâtre Grévin, à quelques mètres seulement de l’effigie en cire de la star, statufiée, le regard fixe, désincarnée. Mais sur scène, la cire fond : la beauté des courbes, la gestuelle sensuelle, le timbre ondoyant, ces yeux qui passent du rire aux larmes nous décochent une flèche et nous prennent le cœur. La cire peut rester au musée !
Encore une Marilyn, mais cette fois-ci la vraie ! Texte et mise en scène de Sophie Forte. Avec Alice d’Arceaux et Guillaume Nocture. Costumes : Nadège Bulfay. Durée : 1 h 20. Spectacle tout public à partir de 8 ans. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, Paris 4ᵉ. Du 2 octobre 2026 au 20 février 2027 : vendredi et samedi à 19 h. Du 25 février au 3 avril 2027 : jeudi, vendredi et samedi à 19 h.
Anne Bourgeois
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