Villes thermales, le triangle d’or de la Bohême

par Evelyne Dreyfus

Il y a des voyages qui ne servent à rien d’autre qu’à se faire du bien. Et c’est déjà beaucoup. En Bohême occidentale, je découvre trois villes thermales, dans un rayon de 50 km, où l’eau est une affaire sérieuse, le luxe une vieille habitude et le temps une denrée qui ne se gaspille pas.

 

Karlovy Vary, Mariánské Lázně et Františkovy Lázně forment un triangle singulier, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Trois façons de prendre soin de soi, entre palais Belle Époque, sources minérales, forêts et plaisirs très concrets.Il suffit parfois d’un bain chaud, d’un bon café et d’une journée sans rendez-vous.

 

Karlovy Vary, l’impériale

Karlovy Vary, Karlsbad pour les germanophones, semble avoir été dessinée pour un opéra. La rivière Teplá serpente entre les façades pastel, les hôtels monumentaux et les colonnades où l’on déambule comme sur une scène. Au XIVe siècle, la légende veut que le roi Charles IV ait découvert les vertus des sources locales. La ville est ensuite devenue le rendez-vous des têtes couronnées, des écrivains et des musiciens. Goethe et Beethoven font partie de cette longue galerie de visiteurs célèbres.

Je commence par le rituel local : une petite tasse de porcelaine à bec à la main, je goûte une eau minérale à la source. La plus spectaculaire, Vřídlo, jaillit à environ 73 °C. Karlovy Vary compte 13 sources traditionnellement utilisées pour les cures. Encadrées médicalement, elles peuvent concerner des affections digestives et métaboliques. Mais je ne suis pas venue uniquement pour boire de l’eau. Sur place, les piscines thermales, les saunas, les massages et les soins du corps prolongent une tradition médicale mais aussi wellness plusieurs fois centenaire. Au fil de mes balades, je m’offre une spécialité du cru : les Karlovarské oplatky, ces grandes gaufrettes rondes, fines et croustillantes, vendues chaudes dans la rue. Fourrées au chocolat, à la vanille ou aux noisettes, elles se dégustent en marchant. En soirée, on goûte volontiers un verre de Becherovka, la liqueur locale aux herbes, surnommée la « treizième source ».

 

 

Carlsbad sources

vue de Carlsbard

bohême

Moser : fine fleur des cristaux de Bohême

À Karlovy Vary, il faut impérativement prévoir une halte chez Moser. Cette cristallerie de luxe, fondée en 1857, est un lieu de visite à part entière. Dans les ateliers, j’observe les maîtres verriers travailler une matière en fusion, souffler le verre, le façonner à l’aide de moules en bois et lui donner sa forme définitive. La chaleur des fours, les gestes précis et le savoir-faire transmis de génération en génération en font un spectacle fascinant. En sortant, se visite le musée Moser, qui retrace l’histoire de la manufacture à travers ses pièces anciennes et ses collections contemporaines.On peut d’ailleurs passer de l’admiration à la tentation à la boutique. On comprend sans difficulté pourquoi le cristal Moser est associé aux grandes tables et aux palais européens.  La réservation est recommandée pour les visites des ateliers  (moser.com). Ailleurs dans la région, le pays a une autre spécialité à glisser dans ses bagages : le grenat de Bohême. Cette pierre rouge profond se décline en bagues, pendentifs et boucles d’oreilles.

 

cristallerie Moser

Mariánské Lázně, les bains des têtes couronnées

À Mariánské Lázně, ou Marienbad, je change de décor. La ville ressemble à un jardin dans lequel on aurait posé des hôtels, des villas et une magnifique colonnade néoclassique. La lumière traverse les feuillages, les allées invitent à ralentir et les façades colorées semblent avoir oublié le siècle dans lequel elles vivent. Goethe, Chopin, Kafka, Freud et le roi Édouard VII figurent parmi les personnalités liées à son histoire. La région compte environ 40 sources naturelles dans la ville et une centaine dans les environs. Le bien-être dispensé dans les Spas ajouté à la pureté de l’air est un don du ciel.

L’histoire impériale n’est jamais très loin. En août 1904, François-Joseph Ier retrouve le roi Édouard VII d’Angleterre à Mariánské Lázně pour une rencontre diplomatique importante. La ville devient alors le théâtre d’un rendez-vous entre deux souverains qui pèse bien au-delà de la vie mondaine des stations thermales.

 

lesbainsdel empereur carlovy vary 1

marienbad

Aux Nouveaux Bains (Nové Lázně), l’hôtel conserve deux témoins étonnants de cette époque : une cabine impériale réservée à l’empereur d’Autriche et une cabine royale destinée au souverain britannique. Les décors historiques, les baignoires et les installations de ces espaces racontent une époque où les soins se pratiquaient dans un cadre presque palatial. Et ces lieux ne sont pas de simples reliques : l’établissement propose encore aujourd’hui des soins thermaux dans cet environnement chargé d’histoire. Le luxe n’a pas disparu ; il a simplement changé de clientèle.

Le nom de Marienbad évoque forcément L’Année dernière à Marienbad, le film énigmatique d’Alain Resnais sorti en 1961, qui a pourtant principalement été tourné en région parisienne et à Munich. La réalité, elle, se passe de décorateurs : un banc à l’ombre, un orchestre au loin, une promenade sans but précis. Je comprends pourquoi on vient ici autant pour se soigner que pour disparaître quelques jours des radars.

 

Františkovy Lázně, le luxe du silence

Plus petite, plus intime, Františkovy Lázně — Franzensbad — joue une autre partition. Fondée à la fin du XVIIIe siècle sous l’impulsion de l’empereur François Ier d’Autriche, elle aligne ses façades claires, ses avenues et ses parcs avec une sobriété presque nordique autour de sa vingtaine de sources minérales froides. Les soins thermaux utilisent aussi la tourbe et le gaz carbonique. La cité est principalement dédiée aux  cures médicalisées mais les hôtels accueillent également ceux qui veulent simplement profiter d’un massage, d’un bain, d’un enveloppement, d’une piscine ou d’un sauna. J’y rencontre le charmant František,  petite statue presque jumelle du Manneken Pis  bruxellois, devenue emblème de la ville. Selon la tradition populaire, toucher la sculpture porterait bonheur aux femmes qui souhaitent avoir un enfant, et… amuse les autres.  Le thermalisme a aussi ses porte-bonheur, ses histoires transmises à voix basse et ses gestes un peu magiques.

Une culture du bien-être à budget accessible

Dans ce triangle thermal, prendre soin de soi n’est pas une tendance importée des réseaux sociaux. L’air y paraît plus léger, loin des grands axes et du bruit urbain. Les promenades sous les arbres deviennent une forme de détox sans application ni compteur de pas. Cette culture du soin se retrouve aussi dans les boutiques. Les eaux minérales inspirent des gammes de cosmétiques locales. Certaines marques tchèques misent également sur les ingrédients issus de la bière : savons, crèmes et produits pour le bain composent des souvenirs plus originaux qu’un magnet.

La cuisine tchèque est généreuse : svíčková, bœuf accompagné d’une sauce crémeuse, de knedlíky — sortes de quenelles de pain — et souvent d’une touche de confiture d’airelles ; soupes réconfortantes ; goulasch, viandes en sauce ; pâtisseries. La bière, blonde ou ambrée, est une institution. Le café reste une autre façon de suspendre la journée. Dans un salon historique, je commande un Strudel à la pomme et je regarde les passants sous les arcades. Personne ne semble pressé de gagner cinq minutes.

Côté budget, la République tchèque peut offrir un séjour thermal plus accessible que certaines grandes stations françaises, notamment en réservant plusieurs nuits avec accès au spa et soins. Tout dépend, bien sûr, de la saison et de l’hôtel :  Entre palace, hôtel thermal traditionnel et pension de charme, chacun peut trouver son rythme et son niveau de confort.

 

Cinq adresses pour prolonger l’expérience

À Mariánské Lázně

– Villa Patriot — Restaurant : Une table élégante et intimiste pour déjeuner ou dîner dans une atmosphère chaleureuse.

– Falkensteiner Spa Resort Mariánské Lázně — Hôtel & Spa : Un établissement haut de gamme qui associe excellents soins, piscines et espaces de relaxation à l’héritage thermal de la ville.

À Karlovy Vary

– Olympic Palace Luxury Spa Hotel — Hôtel & Spa : Une très bonne adresse Art nouveau pour conjuguer soins thermaux, confort et atmosphère feutrée. Les massages y sont excellents 

– Saunia Thermal Resort — Piscines thermales & Wellness : Fonctionnel mais moins romantique avec un point fort : la piscine extérieure alimentée en eau thermale chaude, des saunas et une vue sur les collines boisées. À privilégier en soirée après une journée de marche.

– Grandrestaurant Pupp — Grandhotel Pupp : Le nec plus ultra même si vous ne deviez qu’y prendre un café. Une grande table au cœur de l’hôtel historique, pour retrouver l’élégance des réceptions européennes le temps d’un dîner succulent préparé par un chef ayant notamment exercé au Ritz à Paris. 

À ne pas manquer : la visite de la cristallerie Moser, à Karlovy Vary. Ce haut lieu du savoir-faire verrier mérite une véritable halte, au même titre que les colonnades et les sources. On peut combiner la découverte des ateliers, le musée et la galerie de vente.

Evelyne Dreyfus 

 

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