Écrire, boire, aimer, combattre… et mourir. La vie d’Ernest Hemingway ressemble tellement à un roman qu’il fallait bien un jour que le théâtre s’en empare. Au Lucernaire, Jérôme Paquatte relève le défi avec une énergie impressionnante : pendant 1h15, il fait revivre l’écrivain, mais aussi les hommes et les femmes qui ont traversé sa vie, ses passions, ses excès et surtout ses blessures.
Hemingway, c’est d’abord une silhouette : un homme massif, moustache et barbe conquérante, verre de whisky à la main, fusil sur l’épaule ou stylo entre les doigts. La guerre, les femmes, la chasse, les corridas, les voyages, les beuveries… et cette volonté farouche de vivre plus fort que les autres. Mais que reste-t-il lorsque le héros tombe de son piédestal ? C’est tout l’intérêt de Hemingway, présenté au Théâtre du Lucernaire. Plutôt que de célébrer le mythe, la pièce de Pascale Moine-Frémy choisit de regarder l’homme dans les yeux. Un homme qui aura passé sa vie à se construire une armure et qui finira par ne plus parvenir à la porter.
Un géant aux pieds d’argile
De Chicago à Paris, de la guerre d’Espagne à Cuba, des années de gloire aux derniers moments de sa vie, le spectacle traverse les grandes étapes d’une existence hors norme. Mais pas question ici de dérouler une biographie scolaire. Pascale Moine-Frémy a choisi de raconter Hemingway autrement. Pas seulement l’écrivain devenu prix Nobel, pas seulement l’aventurier qui collectionnait les guerres, les femmes, les safaris et les cocktails. Mais l’homme derrière la légende.
Ce qui intéresse l’auteur c’est le dessous des cartes. Derrière l’aventurier, l’écrivain. Derrière l’écrivain, l’homme. Et derrière l’homme, ses peurs, ses blessures, ses contradictions. Hemingway voulait être un dur, un vrai. Un homme qui ne tremble pas devant la mort, qui encaisse les coups et repart au combat. Il fera de cette virilité un véritable art de vivre et une partie de sa légende. Pourtant, plus on avance dans son histoire, plus cette assurance se fissure. Le géant apparaît soudain vulnérable.
Jérôme Paquatte, un Hemingway à lui tout seul
Il faut saluer la performance de Jérôme Paquatte, qui porte cette traversée d’une vie aussi riche que tourmentée. Seul en scène, il ne cherche pas à fabriquer une imitation d’Hemingway : il en restitue plutôt l’énergie, la rudesse, l’humour et, progressivement, la fragilité.
Avec une belle générosité de jeu, il passe d’un personnage à l’autre, fait entendre les différentes voix qui peuplent la vie de l’écrivain et donne à cette galerie de rencontres une vraie présence, en particulier dans la très belle scène entre l’auteur débutant, Gertrude Stein et Sylvia Beach, éditrice de James Joyce.
Il y a chez Jérôme Paquatte quelque chose de physique, presque animal, qui convient particulièrement à cet Hemingway amateur de boxe, de chasse et de corrida. Mais c’est lorsque le personnage se fissure que le comédien est le plus touchant. La carrure demeure, la voix se fait plus fragile : derrière le « grand homme », apparaît soudain un homme qui doute et qui souffre.
Une mise en scène qui fait voyager
Élie Rapp signe une mise en scène sobre et mobile, qui évite le piège du spectacle biographique illustratif. Pas besoin de reconstituer Cuba, Paris ou les champs de bataille : quelques accessoires, des musiques évocatrices (le célèbre boléro cubain Quizás), le travail de la lumière et surtout le corps du comédien suffisent à faire changer d’époque et de décor.
Cette économie de moyens laisse toute sa place au récit et au jeu. Le rythme est soutenu, les séquences s’enchaînent sans temps mort, et l’on se laisse embarquer dans cette existence qui semble avoir refusé toute mesure. Une mise en scène à l’image de son personnage : efficace, nerveuse, sans fioritures. Et c’est peut-être finalement la meilleure manière de rendre hommage à Hemingway : aller à l’essentiel.
Un spectacle qui donne envie de relire Hemingway
On ressort du Lucernaire avec l’envie forte de relire Hemingway. Mais pas seulement pour retrouver les aventures du vieux pêcheur de Le Vieil Homme et la Mer, les nuits folles de Paris est une fête ou les combats de Pour qui sonne le glas. On a envie de retrouver l’homme derrière les phrases. De comprendre ce qui se cachait derrière cette écriture dépouillée, ces héros qui avancent malgré les blessures, cette fascination pour le courage et la mort.
Et finalement, derrière le whisky, les fusils, les femmes et la malédiction familiale, il y avait peut-être simplement un homme qui cherchait désespérément à savoir comment vivre avec soi-même.
Hemingway Lucernaire 53 rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris Billetterie, 01 45 44 57 34 Jusqu'au 8 novembre Du mercredi au samedi, 21h Dimanche, 17h A partir de 10 ans A. Granat
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photo© ppprod-PMF-cédric vasnier

