J’ai vu des crevettes au Théâtre du Rond-Point ! Et je vous assure que je ne suis pas tombée sur la tête. Au Théâtre du Rond-Point, les vedettes sont roses, minuscules, ont de grands yeux noirs et… sont mortes depuis longtemps. Trois cents crevettes séchées prennent pourtant vie sous nos yeux dans Histoires de crevettes, l’extraordinaire spectacle de la compagnie néerlandaise Hotel Modern, en collaboration avec le musicien Arthur Sauer, qui l’accompagne en live.
Des crevettes et des hommes
Sur la grande scène de la salle Renaud-Barrault, c’est d’abord un joyeux bordel. De longues tables emplies de maquettes, des petits décors qui ressemblent à ceux que l’on bricolait autrefois dans nos maisons de poupées, que l’on peut admirer en montant sur scène à la fin du spectacle.
Les trois artistes et comédiens Herman Helle, Arlene Hoornweg et Pauline Kalker, manipulent leurs personnages crustacés avec une précision diabolique, tandis que de minuscules caméras filment leurs exploits, projetant les images sur grand écran. À leurs côtés, Arthur Sauer réalise en direct l’univers sonore de ces histoires, naviguant entre Bach, électro déjantée et ambiances cartoonesques.
Le monde vu à hauteur de crevette
C’est là toute l’intelligence du spectacle : en rapetissant l’être humain à hauteur de crevette, Hotel Modern parvient paradoxalement à nous faire regarder notre monde autrement.
Une station-service en boîtes d’allumettes devient un décor de road movie, un restaurant devient un théâtre de la vie, un enterrement prend des allures de tragédie miniature, une salle d’opération devient une scène gore, tandis qu’une parodie de l’émission « Affaire conclue » vire au trash complet.
Et grâce aux petites caméras qui filment les scènes en direct et les projettent sur grand écran, on passe sans cesse du minuscule au réel. On regarde à la fois les artistes œuvrer et le résultat de leur travail. Cette double vision est l’une des grandes trouvailles du spectacle. On pourrait craindre que le procédé devienne vite répétitif, mais c’est tout le contraire : les situations s’enchaînent avec une imagination folle, entre poésie, humour noir et goût assumé pour le grotesque.
Du rire… et quelques coups de pince
Car Histoires de crevettes n’est pas seulement une jolie fantaisie. Derrière les scènes cocasses et souvent hilarantes apparaissent progressivement des sujets nettement moins légers : pollution, violence, pauvreté, totalitarisme… La compagnie fait passer l’humanité à la moulinette de l’humour noir, et c’est là que le spectacle devient plus fort qu’une simple prouesse technique et visuelle.

Le monde vu à hauteur de crevettes
Une madeleine… avec des antennes
Il y a aussi quelque chose de délicieusement régressif avec ces crustacés. À notre époque où tout est numérique, virtuel, artificiellement intelligent et immédiatement disponible, voir trois adultes fabriquer à la main un monde miniature avec des crevettes séchées a quelque chose de profondément réjouissant.
On retrouve le plaisir de jouer. Celui que l’on avait enfant, quand un carton devenait une maison, une boîte une voiture et trois bouts de ficelle une aventure extraordinaire, sauf qu’ici, les enfants ont grandi, et les questions aussi. Le spectacle navigue ainsi entre émerveillement, humour potache, poésie et parfois une certaine cruauté.
C’est aussi cela, la réussite de Histoires de crevettes : nous faire rire avec trois cents crustacés tout en nous faisant réfléchir à notre propre condition. Et puis il y a cette sensation assez étonnante, en sortant du Rond-Point, de se dire « Et si j’arrêtais de manger des crevettes, on ne sait jamais ! ».
Histoires de crevettes Hotel Modern et Arthur Sauer Jusqu'au 27 septembre Durée 1h10 Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin Roosevelt 75008 Paris Tél. 01 44 95 98 21
A.Granat
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