Dans le monde, seuls la Bible et Shakespeare se sont davantage vendus qu’Agatha Christie. La reine du crime a imaginé les énigmes les plus célèbres de la littérature ; il en reste pourtant une qu’aucun Hercule Poirot n’aurait pu résoudre. La Compagnie des Ballons Rouges s’en empare et fait de la romancière l’héroïne et la suspecte d’un livre qu’elle n’a jamais écrit.
Le 4 décembre 1926, la voiture d’Agatha Christie est retrouvée accidentée près de l’étang de Silent Pool. Aucune trace de l’écrivaine. Toute l’Angleterre part à ses trousses. Onze jours plus tard, elle réapparaît sous un faux nom, frappée — dit-elle — d’amnésie totale. Derrière le fait divers, il y a avant tout une femme blessée, à bout : elle vient de perdre sa mère, son mari veut la quitter pour sa maîtresse. Du silence, une absence totale et aucune réponse.
Une pièce agathienne
Une brèche rêvée pour Carla Girod, Drys Penthier et Axel Stein-Kurdzielewicz, qui y glissent leur propre histoire avec Mystère à Silent Pool, Agatha Christie a disparu. Partant de l’enquête réelle, les trois auteurs inventent une hypothèse que l’on se gardera bien de dévoiler et font basculer la vie de la reine du crime dans un roman jamais écrit. Mari adultère, gouvernante fidèle, amie désespérée, éditeur véreux, mensonges, pistes trompeuses et étang ténébreux : tout y est. À ceci près que cette fois, Agatha Christie n’est plus derrière le livre : elle est au centre de l’énigme.
Toute la pièce est agathienne jusque dans sa manière de nous balader. Flashbacks, interrogatoires : c’est drôle, intrigant, emporté, avec cet humour anglais pince-sans-rire, grinçant. Nous voilà transformés en enquêteurs à notre tour, pris dans ce « labyrinthe géant » que ses créateurs revendiquent. Le décor s’en charge lui-même : trois panneaux mobiles suffisent à faire surgir un commissariat, le salon des Christie ou les brumes d’un étang, et à brouiller les repères à mesure qu’ils pivotent et se referment. Lorsque Agatha se perd dans ses souvenirs, le marécage devient celui de son esprit — porté par une ambiance sonore presque continue, aux réminiscences irlandaises et écossaises. Tout bouge sans arrêt, car ici, finalement, rien n’est jamais sûr.
Une pièce qui raconte aussi la violence masculinee et conjugale
Et puis il y a cette formidable troupe. Camille Delpech, avec ses grands souliers, est tout à la fois blessée et rouée. Un regard, un petit sourire, et voilà qu’elle nous fait douter, balançant nos certitudes par-dessus bord. Victime, manipulatrice, romancière déjà en train de reprendre possession de son propre récit ? Elle entretient jusqu’au bout cette ambiguïté, qui est précisément celle du mystère Agatha Christie. Autour d’elle, le duo formé par Drys Penthier et Carla Girod, en Superintendant Kenward et Inspecteur Hastings, fonctionne à merveille. Lui, inspecteur pétri des préjugés misogynes de son époque ; elle, enquêtrice qui ne se laisse jamais démonter. Leur opposition ne passe jamais par la démonstration appuyée : tout est dans la repartie, le regard, le léger décalage. Justine Marçais incarne une amie fragile et troublante ; Axel Stein-Kurdzielewicz, le mari, est d’une lâcheté tout à fait réjouissante ; quant à Émilien Raineau, est un éditeur si bien croqué qu’on le jurerait authentique.
Mais ce serait se tromper que de ne voir dans Mystère à Silent Pool qu’un délicieux jeu de Cluedo. Sans dévoiler le final, l’enquête glisse peu à peu vers un autre territoire : celui de la condition des femmes. Derrière Agatha Christie, la romancière mondialement célébrée, réapparaît alors la femme blessée de 1926. Et sa disparition laisse deviner ce que la pièce nous raconte aussi de la violence masculine et conjugale, décidément au centre de cette rentrée littéraire et théâtrale. Acte de désespoir ou manipulation ? Nous ne le saurons jamais. Et si cette absence était finalement sa plus grande œuvre ? Cette tentation qui nous prend parfois : s’évaporer pour que ceux qui restent se posent enfin les vraies questions.
Mystère à Silent Pool, Agatha Christie a disparu, de Carla Girod, Drys Penthier et Axel Stein-Kurdzielewicz. Mise en scène David Legras et Axel Stein-Kurdzielewicz. Avec Camille Delpech, Carla Girod, Drys Penthier, Justine Marçais, Axel Stein-Kurdzielewicz et Émilien Raineau. Narratrice : Valérie Français. Musique : Laurent Labruyère. Lucernaire 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris 6ᵉ. Jusqu’au 27 septembre 2026. Du mercredi au samedi à 21 h ; dimanche à 18 h. Durée : 1 h 30. À partir de 7 ans.
Anne Bourgeois
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