L’Amant de Harold Pinter revient dans la Salle Réjane du Théâtre de Paris. La pièce, qui n’avait pas été jouée sur une scène parisienne depuis sa création au théâtre Hébertot en 1965, retrouve sous la mise en scène précise de Thierry Harcourt ce qui fait la singularité de Pinter : l’art de transformer un salon bourgeois en terrain miné du désir.
Le dispositif est simple. Un couple anglais, Sarah et Richard, organise méthodiquement une étrange comédie conjugale : elle reçoit un amant l’après-midi ; lui semble l’accepter avec une politesse toute britannique. Mais chez Pinter, la banalité est toujours un piège. Très vite, les mots se fissurent, les identités glissent, et ce qui ressemblait à un jeu érotique devient une expérience de vertige. Qui joue ? Qui domine ? Qui ment ? Le texte avance à coups de silences plus coupants que les répliques.
Sarah Biasini et Pierre Rochefort, duo du désir
La réussite du spectacle tient largement à son duo principal. Sarah Biasini apporte au personnage de Sarah une ambiguïté troublante : à la fois épouse docile, actrice de son propre fantasme et femme qui échappe sans cesse à la définition qu’on voudrait lui imposer. Face à elle, Pierre Rochefort compose un Richard tout en contrôle apparent, dont la jalousie rentrée finit par contaminer chaque phrase. Le trouble naît précisément de cette retenue : chez Pinter, on ne s’affronte jamais frontalement, on se contourne avec cruauté.
Un thriller sentimental
Harcourt choisit l’élégance plutôt que la démonstration. La scénographie épurée laisse respirer le texte et ses non-dits. On pense parfois à un thriller sentimental filmé par Losey ou Chabrol : mêmes intérieurs feutrés, même violence glacée sous le vernis social. La mise en scène épouse parfaitement cette mécanique de l’inquiétude où le désir devient une fiction à entretenir coûte que coûte.
L’amour selon Pinter : cruel, chic et vénéneux
Ce qui frappe surtout aujourd’hui, plus de soixante ans après la création de la pièce, c’est sa modernité. L’Amant parle déjà du couple comme d’une performance permanente, d’un théâtre intime où chacun négocie ses rôles, ses fantasmes et son pouvoir. Bien avant les séries contemporaines sur les jeux identitaires du désir, Pinter avait compris que l’érotisme naît souvent moins de la sincérité que du masque.
On ressort du spectacle avec cette sensation rare : avoir assisté à quelque chose de très civilisé, presque léger, tout en sentant qu’un gouffre s’est ouvert sous les personnages. C’est précisément là que le théâtre de Pinter demeure unique. Dans cette manière de faire du malaise un art de la conversation.
L'amant Théâtre de Paris 15 rue Blanche 75009 Paris Jusqu'au 4 juillet Du mardi au samedi à 19h Durée du spectacle, 1h10
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A.Granat

