Mazan : l’horreur devenue affaire d’État. Gisèle Pelicot, victime devenue symbole. Mais avec son récit Et la joie de vivre, sous la plume de Judith Perrignon, elle fait bien plus que témoigner : elle ouvre une traversée intime de l’histoire des femmes, et un acte de résistance universel.
J’ai beaucoup hésité avant d’acheter le livre de Gisèle Pelicot et de Judith Perrignon, par peur d’être de nouveau envahie d’effroi et de révolte, comme ce fut le cas tout au long du procès en septembre 2024 qu’elle voulut public, devant toute cette violence, cette ignominie faite à une femme.
Je ne voulais plus du sordide. Le repousser loin pour garder un peu d’espoir.
Et puis je suis entrée dans une librairie en me disant : je l’achète pour ma fille qui, quand elle sera en âge, découvrira cette histoire — pour que jamais elle ne subisse.
Après l’avoir acheté, je l’ai tout de suite dévoré, ce récit étant dévorant.
Et la joie de vivre, un récit au scalpel
Chapeau bas à Judith Perrignon à l’écriture, qui recueille le témoignage de Gisèle Pelicot et ne se contente pas de raconter un fait divers devenu une affaire d’État : elle le transforme en récit sur la manière dont une femme se relève lorsque son intégrité a été détruite. Avec style, sensibilité, psychologie et douceur, elle fait un portrait tout en nuances de la femme Gisèle, mais aussi replonge dans les racines du mal : celles d’une société patriarcale qui a broyé femmes et enfants, pour certains devenus victimes ou bourreaux. Elle y parvient avec une habileté rare : le livre s’ouvre sur l’ordinaire — « c’est toujours la veille que je dresse la table du petit-déjeuner » — avant que la réalité, tel le monstre caché de notre enfance, surgisse, et soit bien plus ravageuse que les mauvais songes. Cette bascule, racontée sans effets, sans pathos, donne au texte une force saisissante — celle d’une dissection presque chirurgicale.
Car au-delà des récits terribles — la découverte de l’innommable, des centaines de viols sous soumission chimique, de la lâcheté et de l’incompétence des médecins —, Gisèle Pelicot trace une voie cruciale : celle d’une femme victime des hommes, mais pas femme victime dans son essence.
Pour nous, Boomeuses, qui n’avons connu des années 60 que le yéyé ou le rock’n’roll, c’est déterrer ce qu’était la vie des femmes en ces temps-là, celle de nos mères
La vie de Gisèle Pelicot, c’est celle des femmes issues de milieux modestes, confrontées au deuil, à la maltraitance domestique, qui s’échappent par le travail, mais surtout par le mariage, souvent unique voie de sortie.
Gisèle Pelicot a passionnément aimé celui qu’elle a renommé Dominique, après l’avoir pendant tout le procès appelé « Monsieur Pelicot », comme si lui redonner un prénom lui rendait une parcelle d’humanité, tel qu’elle l’avait connu : amoureux, attentionné, bon père de famille, complice.
Cette page de l’histoire des femmes aussi, entre carcans et libération, est non sans rappeler les romans d’Annie Ernaux ou le cinéma de Chantal Ackerman, qui examinent au scalpel leur quotidien. Elle nous permet de comprendre que l’homme, encore roi, au début des années 70 commençait à vaciller de son trône.
Car c’est là le nœud de l’histoire de Gisèle Pelicot. Au moment où elle s’épanouit dans son travail, où elle évolue, s’ouvre au monde, lui bascule pour la torturer, pour l’enfermer dans cette chambre conjugale — matérialisation des murs qu’un homme dresse quand le monde qu’il croyait posséder lui glisse entre les doigts.
Très subtile est cette oscillation qui voit un homme perdre pied, devenir un bourreau, voire un meurtrier, lorsque l’emprise se fissure.
Malgré tout — l’éclatement de sa famille, sa déchirure profonde, ses questions encore sans réponse —, Gisèle Pelicot est droite, animée par cette foi, cette joie de vivre qu’elle avait déjà au fond d’elle, enfant. Celle qui l’a fait tenir, pour elle-même, pour ses enfants, ses petits-enfants, en grande souffrance.
On voudrait revivre, revivre, revivre, chantait Gérard Manset
Et c’est ce qui se produit : Gisèle Pelicot a 73 ans, elle se reconstruit, aime à nouveau. Dans une société qui rend les femmes âgées invisibles, qui les efface dès qu’elles ne servent plus l’image, c’est en soi un acte politique. Elle prouve qu’il n’y a pas d’âge pour se choisir. Et pour toutes les femmes, elle qui ne s’était jamais définie comme une féministe, devient notre mère universelle, une sorte de Marianne qui se bat, tombe, se relève, et lutte pour nous toutes.
Ce livre est une catharsis — nécessaire à offrir, et à offrir encore, aux filles , aux garçons, aux hommes, aux femmes, pour — comme elle le dit, comme elle l’écrit — dire : « Je suis vivante. »
Gisèle Pelicot Et la joie de vivre Récit — 320 pages Flammarion — 22,50 €
Anne Bourgeois
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