Il arrive parfois qu’un spectacle fasse exactement ce qu’il promet. “Y’a de la joie !”, de Michael Hirsch, n’est pas un slogan creux, ni une injonction toxique au bonheur permanent en mode coaching de développement personnel. C’est une tentative honnête, fragile, hilarante et drôlement humaine. Et en ces temps de fatigue collective, c’est déjà énorme.
Michael Hirsch monte sur scène comme on entre dans une conversation avec soi-même : juché sur une échelle, un peu inquiet, très lucide, et résolument déterminé à comprendre ce qui cloche. Lui, le monde, nous. Il parle de joie, donc, mais surtout de ce qui l’empêche : l’angoisse de la performance, la peur de ne pas être à la hauteur, la tyrannie du “il faut”.
Et là, les Boomeuses se reconnaissent. Parce que cette joie-là, on la cherche aussi. Entre deux notifications anxiogènes, une charge mentale XXL et cette petite voix intérieure qui demande si on a vraiment coché toutes les cases. Spoiler : non. Et Michaël Hirsch non plus.
Ce qui frappe dans ce remarquable seul-en-scène, c’est la douceur du propos. Pas de stand-up agressif, pas de cynisme paresseux. Hirsch observe, décortique, doute. Il ose la vulnérabilité masculine sans en faire un étendard, ce qui reste trop rare pour ne pas être salué. Il parle d’émotions, de solitude, de besoin de lien. Sans posture. Sans virilité de façade.
“Y’a de la joie” n’est pas un spectacle de punchlines alignées. C’est un récit, une traversée
Et puis il y a l’humour. Fin, parfois absurde, souvent introspectif, très ashkénaze. Un humour qui ne cherche pas le rire à tout prix, mais la connivence. On rit beaucoup, parce qu’on se reconnaît. Parce qu’on a pensé la même chose, un jour, en se demandant quand exactement tout est devenu si compliqué.
Et puis les imitations, bluffantes de précision et jamais gratuites. Son Fabrice Luchini en psy rêvé est un petit bijou : débit mitraillette, emphase jubilatoire, amour dévorant des mots et digressions philosophiques incontrôlables. Hirsch ne se contente pas d’imiter une voix, il capte une façon d’être au monde. Même chose avec Édouard Baer, faussement nonchalant, faussement improvisé, véritablement lunaire. Là encore, ce n’est pas le gimmick qui fait rire, mais l’intelligence du regard posé sur ces personnages devenus cultes.
Un autre fil traverse le spectacle avec finesse : la paternité. Michaël Hirsch en parle sans mode d’emploi ni grands effets, mais avec cette lucidité inquiète qui le caractérise. Devenir père, c’est pour lui un nouveau terrain de vertige : la responsabilité soudaine, la peur de mal faire, la transmission – de quoi, exactement ? des valeurs, des névroses, des angoisses ? Il observe ce basculement avec humour et tendresse, se demandant comment offrir de la joie quand on doute encore soi-même de savoir la reconnaître. Là encore, il évite toute posture : pas de leçon, pas de mièvrerie, juste le constat sincère qu’un enfant rebat les cartes, oblige à ralentir, à regarder autrement, et parfois à rire de ses propres contradictions. Une paternité racontée comme un apprentissage permanent, fragile et profondément humain.
Ce qui frappe aussi, c’est la musicalité du spectacle. Michael Hirsch passe d’un registre à l’autre avec une remarquable fluidité : sketchs, adresses au public, moments plus introspectifs, envolées théâtrales. Il joue avec le silence autant qu’avec les mots, avec l’énergie comme avec le doute. On rit beaucoup, mais on écoute aussi attentivement.
“Y’a de la joie” n’est pas un spectacle de punchlines alignées. C’est un récit, une traversée. Celle d’un homme contemporain, cultivé, inquiet, drôle, qui cherche comment tenir debout sans se mentir. Et qui, pour y parvenir, convoque ses modèles, ses fantômes, ses racines et ses obsessions.
On ressort avec le sentiment d’avoir vu un humoriste complet : imitateur précis, observateur fin, conteur sensible. Un artiste qui fait confiance à l’intelligence du public et qui rappelle, mine de rien, que la joie peut aussi naître de la complexité — et même, parfois, de nos petites névroses bien partagées. La joie, finalement, serait peut-être là : dans le fait de se dire qu’on a le droit de ne pas aller bien tout le temps. Et d’en rire ensemble. Et franchement, ça fait du bien.
A. Granat

