Marie Romaine Panié, portrait

Rencontre avec Marie Romaine Panié, une femme hors du commun, qui a lancé sa maison d’édition à 72 ans

par Anne Bourgeois

C’est sous des plafonds vertigineux et des livres comme s’il en pleuvait que cette toute jeune éditrice de 73 ans nous accueille, au cœur du quartier des éditeurs, avec vue sur le Luxembourg et de ses arbres encore mordus par l’hiver. 

Rencontre piquante avec Marie Romaine Panié, une femme hors du commun, pétrie d’une énergie à déplacer des montagnes et qui donne tout son sens à la phrase de Marcel Proust « Le moi profond reste le meilleur masque antirides ».

Parlez-nous de votre carrière avant la création de votre maison d’édition, quand à 50 ans vous quittez votre emploi et reprenez le théâtre Essaïon ?

Marie Romaine Panié : J’ai eu plusieurs vies professionnelles, y compris dans le bénévolat en milieu carcéral. Après mes débuts en tant qu’avocate pénaliste, j’ai rejoint un grand groupe de protection sociale où j’ai gravi les échelons jusqu’au poste de directeur général. Ce furent des responsabilités importantes, mais j’ai toujours essayé de les exercer à ma manière, avec créativité et constamment avec plaisir.

À 50 ans, j’ai réalisé un autre rêve en ouvrant un cabaret de chansons, nourrie par la passion pour le chant transmise par mon père, un homme très cultivé et mélomane. Je chantais déjà à l’âge de huit ans. Cette passion pour la musique et la littérature a sans cesse été présente dans ma vie, symbolisée par mon prénom, Marie Romaine, en référence à Jules Romains, dont mon père était un grand admirateur.

J’ai donc repris le théâtre Essaïon où j’ai programmé près de 500 jeunes artistes, organisant plusieurs représentations chaque soir pour rassembler les publics et élargir l’audience. J’ai dirigé ce lieu pendant 4 ans.

Qu’est-ce qui vous a amené à créer les Éditions Marie Romaine il y a 18 mois  ?

Je me suis dit, pourquoi ne pas tenter l’édition puisque j’ai réussi avec le cabaret ? C’est une aventure différente, mais tout aussi captivante. J’ai toujours été baignée dans les livres. Les conversations familiales étaient constamment nourries par la littérature. Puis il y a eu une rencontre avec un ami écrivain, ce qui a redonné vie à cet ancien rêve. Pour moi, c’est aussi une quête de sens, cherchant à donner de la signification à ce que je fais, que ce soit en animant des ateliers de médiation ou une chorale en prison, ou en découvrant de nouveaux talents littéraires. Trouver du sens est une valeur qui me tient vraiment à cœur.

Je ne suis pas du tout nostalgique du passé ni critique envers le monde moderne, au contraire je crois en son évolution constante. Cependant, je suis intéressée par tout ce qui permet d’échapper à cette linéarité où nous naissons, vivons et mourons sans véritablement agir. Je cherche à atteindre cette troisième dimension qui donne de la profondeur à nos actes, c’est essentiel pour exister pleinement. Pour moi, éditer des livres est une expérience merveilleuse, car je mets en lumière les auteurs, je les soutiens et je partage ce plaisir chaque jour. Oui, j’ose parler de plaisir, celui d’agir, de réunir des gens et d’inventer, c’est mon moteur.

Avec les éditions Marie Romaine, j’ai fait un bébé à l’âge de 72 ans  

 

Vous avez fait le parti pris d’une maison d’édition très généraliste, avec trois collections, littérature, essai, spiritualité. Quelle est votre ligne éditoriale ?

Beaucoup me trouvait un peu  folle lorsque j’ai décidé de créer une maison d’édition et a fortiori avec trois collections, mais à mon âge plus que jamais,  je refuse de m’enfermer dans des règles trop strictes si elles ne sont pas indispensables. Je m’intéresse à une multitude de sujets, comme notre projet sur la rente universelle, qui suscite une réflexion tant économique que politique et anthropologique. La citation de Paul Léautaud, « Ce qui fait le mérite d’un livre, ce ne sont pas ses qualités ou ses défauts. Il tient tout entier en ceci : qu’un autre que son auteur n’aurait pu l’écrire » résonne profondément. portrait de Marie Romaine PAnié éditions Marie Romaine

Je suis une amoureuse du style, et je pense que la singularité réside dans la manière dont un ouvrage est écrit et aussi pour la façon dont son sujet, souvent grâce au style, se démarque des autres livres. C’est l’empreinte de sa véritable originalité et de sa valeur littéraire. En ce qui concerne la littérature, j’apprécie les œuvres bien écrites, mais si l’écriture est trop sophistiquée, ralentit l’élan de la lecture, cela me rebute.

J’ai besoin d’être emportée par le récit, d’être captivée par l’histoire. A l’inverse, une histoire formidable mais mal écrite me tombe des mains. Pour moi, la lecture, c’est explorer différentes vies, être transportée dans d’autres univers.
Depuis deux ans, j’ai reçu 300 manuscrits, j’en publie une douzaine par an.

Que signifie pour vous d’être une femme de plus de 70 ans, entrepreneuse dans notre société où l’on parle de l’invisibilité des femmes de plus de 50 ans ?

Marie Romaine Panié : Je pense que c’est un signe positif, non seulement pour moi-même, mais également pour les autres. Je constate que lancer une maison d’édition à mon âge intrigue les gens et peut-être aussi les inspire d’une certaine manière et c’est déjà beaucoup.

Je suis vraiment heureuse d’observer que cette part exceptionnelle de l’humanité que représentent les femmes peut désormais jouer unplus rôle important, car c’est un apport considérable à l’ensemble de la société. Ce n’est pas que nous étions insignifiantes auparavant, nous jouions un rôle majeur même si nous étions parfois invisibles sur la scène publique. Celles qui sont aujourd’hui sous les feux de la rampe n’ont pas soudainement acquis leur puissance ; elles l’avaient déjà, même si elle était parfois circonscrite socialement. Mais heureusement, les rôles masculins et féminins évoluent dans la sphère privée et publique, bien que des déséquilibres subsistent.

En ce qui concerne les femmes de plus de 50 ans qui se sentent invisibles, je pense que cela est souvent lié à la pression sociale et à l’esthétique physique. Il est essentiel de cultiver son estime de soi, car la beauté va au-delà de l’apparence et réside aussi dans la personnalité et l’intériorité.

portrait de marie romaine panié éditrice

Marie Romaine Panié avec son prochain livre

Quels conseils donneriez-vous aux boomeuses pour rester en forme après 60 ans ?

Si vous me demandez mon avis pour les personnes de 50, 60, 70 ou même 80 ans, je dirais qu’il est important de ne plus prononcer « quand j’étais jeune », parce que cela nous replonge constamment en arrière. Il est primordial de se projeter dans l’avenir, car nous avons désormais la possibilité de vivre beaucoup plus longtemps.

 

Mes conseils pour rester en forme et heureux sont simples : faites ce que vous aimez

Il faut oser, ne pas se créer de barrières, étant donné que la seule savoirfaçon desi nous pouvons réussir est d’essayer. Comme l’a si bien dit Nelson Mandela : « Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse. » La réalité est que le corps vieillit, mais cela ne signifie pas que nous devons arrêter de vivre et d’entreprendre. En continuant à explorer le monde, nous maintenons notre énergie et notre vigueur. Bien vieillir implique également de cultiver des relations sentimentales enrichissantes sur tous les plans, d’aller vers les autres et de s’intéresser à eux. Vous n’avez pas nécessairement besoin de pratiquer le yoga ou la méditation.

L’âge n’est pas un obstacle

Pour ma part, j’apprécie aussi de manger et savourer de bons repas et des bons vins. Ainsi, mes conseils pour rester en forme et heureux sont simples : faites ce que vous aimez, cherchez ce qui vous apporte des plaisirs et ne craignez pas l’aventure.
L’âge n’est pas un obstacle. Ces conseils ne s’adressent pas uniquement aux boomeuses, mais aussi aux jeunes qui manquent de confiance en eux et qui hésitent à se lancer.

L’actualité de votre maison dans les prochaines semaines ?

Cinq ouvrages sont déjà sortis et six autres sont en cours. Le prochain est un livre américain, Chaos Machine de Max Fisher, journaliste et chroniqueur international pour le New York Times dont j’ai acquis les droits il y un an. Chaos Machine est un essai révélateur de l’impact dévastateur des réseaux sociaux qui met en lumière les dangers et les conséquences néfastes des plateformes telles que Facebook, X ou YouTube. Fisher expose comment les algorithmes manipulent notre comportement, amplifiant notre dépendance et contribuant à la propagation de fausses informations. Il examine également les ramifications internationales de cette influence, notamment dans les élections américaines et les conflits au Sri Lanka et en Birmanie.

Ce livre offre une prise de conscience cruciale sur le phénomène fascinant et terrifiant des médias sociaux et propose des pistes pour y résister. L’essai sort le 17 mai et je pense qu’il va créer une véritable onde de choc

 

En savoir plus sur les Editions Marie Romaine

Anne Bourgeois
Photos@lesboomeuses

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