Il suffit d’un pot de chambre défectueux et d’un enfant constipé pour que le monde vacille. Dans On purge bébé, Georges Feydeau transforme un incident domestique en champ de bataille conjugal et en satire féroce de la bourgeoisie. À l’affiche du Théâtre Hébertot, la farce prend des airs de fête, dopée par des intermèdes chantés aussi inattendus que jubilatoires.
La guerre des nerfs… et des porcelaines
L’argument est mince – et c’est tout le génie de Feydeau. Tandis que Monsieur Follavoine tente de convaincre un haut fonctionnaire du Ministère des armées d’adopter ses pots de chambre « incassables », Madame s’acharne à faire avaler une purge à leur rejeton tyrannique. Deux urgences, deux obsessions, et une maison qui se transforme en cocotte-minute.
Emeline Bayart, qui a mis en scène la pièce, fait un pari réjouissant : réintroduire dans le vaudeville cette tradition presque oubliée des intermèdes chantés, non pas comme simple ornement, mais comme un moteur burlesque à part entière. Elle a choisi la vitesse et l’élégance. Les portes claquent avec une précision horlogère, les répliques fusent, les corps (et quels corps !) s’agitent dans une chorégraphie millimétrée. Le décor, intérieur bourgeois d’un élégant céladon avec vue sur la tour Eiffel, impeccablement ordonné, devient l’écrin d’un chaos grandissant – métaphore transparente d’un vernis social qui craque de toutes parts.
Un vaudeville qui chante et qui décoiffe
Les chansons, fidèles à l’esprit des caf’conc’ de la Belle Époque, flirtent avec la grivoiserie et la gouaille populaire d’antan : couplets coquins et refrains caustiques parsèment le spectacle. Loin d’être de simples respirations, elles prolongent l’esprit de Feydeau en le décalant subtilement, soulignant l’absurdité des situations et offrant aux comédiens un terrain de jeu supplémentaire.
Accompagnés sur scène au piano par l’excellent Manuel Peskine, les comédiens-chanteurs ajoutent une couche de folie douce à la mécanique de Feydeau, l’enrichissant sans la trahir.
Le contraste entre la trivialité du sujet – une purge et des pots de chambre ! – et le lyrisme volontairement outrancier de certains numéros chantés, crée un effet irrésistiblement comique. On rit du texte, bien sûr, mais aussi du décalage musical, savamment orchestré.

Émeline Bayart fait un pari réjouissant : réintroduire des intermèdes chantés, comme un moteur burlesque à part entière.
Une distribution au diapason, une troupe en état de grâce
Toute la distribution joue comme un ensemble musical : écoute mutuelle, sens du rythme, art du crescendo.
Émeline Bayart mène la danse en Julie Follavoine aux mimiques exceptionnelles, digne héritière d’une Jacqueline Maillan. Tour à tour paniquée, mordante ou complètement dépassée par les événements, elle est aussi époustouflante dans son tour(billon) de chant.
Le rôle de Bastien Follavoine, son époux, exige un art consommé de l’emportement progressif : partir d’une assurance patronale pour sombrer dans la panique la plus grotesque. Marc Chouppart, grandiose, alterne semblant d’autorité bravache et débâcle nerveuse, se déchaînant dans « Proserpine », chanson coquine créée par Dranem.
Manuel Le Lièvre est épatant en Adhéaume Chouilloux, le fonctionnaire influent du Ministère des armées, tout en rondeur avant d’exploser comme les fameux pots de chambre. Quant à « bébé », ou plutôt Hervé dit « Toto » – l’enfant chéri et insupportable – c’est Corinne Martin qui fait le show, du haut de ses 1m47 (dans un double rôle réjouissant où sa voix, habituée des doublages, fait aussi des merveilles). Delphine Lacheteau et Vincent Arfa complètent cet ensemble exceptionnel, où chaque comédien joue sa partition avec une énergie communicative.
La petite musique de Feydeau
Ce qui frappe dans cette version musicale et frénétique, c’est la façon dont elle embrasse tout à la fois la satire sociale propre à Feydeau et le goût pour la culture populaire de la Belle Époque. Les chansons prolongent les émotions et les états d’âme des personnages : frustration, désir, ridicule – tout y passe, comme dans un grand café-concert d’antan.
On ressort le sourire aux lèvres, presque surpris d’avoir autant ri d’un sujet si trivial, avec une telle constance. Mais c’est là tout l’art de Feydeau : transformer le dérisoire en feu d’artifice. Et ici, le feu d’artifice est aussi musical que comique. Une réussite absolue.
On purge bébé
Théâtre Hébertot
78 bis bd des Batignolles 75017 Paris
Réservation : 01 43 87 23 23
Jusqu'au 22 mars
Du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 15h
A.Granat
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