Le Théâtre Tristan Bernard accueille actuellement une petite bombe théâtrale aussi drôle qu’inquiétante : L’art d’avoir toujours raison. Une pièce-conférence qui, sous ses airs de divertissement, dissèque avec acuité les mécanismes de la parole politique contemporaine.
Deux intervenants, membres du très officiel (et totalement fictif) GIRAFE, déroulent sous nos yeux une méthode imparable pour remporter une élection. Ton posé, vocabulaire savant, diaporama appliqué : tout semble crédible. Ou presque. Car très vite, le vernis craque. Derrière cette démonstration méthodique se dessine une logique implacable : peu importe le fond, seule compte l’efficacité. Le public, pris à témoin, oscille alors entre fascination et léger inconfort.
La mécanique du discours décortiquée
Ce qui fait la force du spectacle, c’est sa précision chirurgicale. Les procédés s’enchaînent : simplifier à outrance, esquiver les questions, déplacer le débat, asséner des évidences creuses avec aplomb.
Le duo épatant Logan de Carvalho et Sébastien Valignat, auteurs de la pièce, démonte avec un calme clinique les rouages d’un langage qui ne cherche plus à dire le vrai, mais à produire de l’adhésion. À mesure que la démonstration avance, une évidence s’impose : cette mécanique n’a rien de théorique.
Elle s’inscrit dans une tradition critique héritée d’Arthur Schopenhauer et de sa « dialectique éristique », cet art de triompher dans le débat indépendamment de la vérité. Mais ici, la philosophie descend de sa chaire pour investir la scène théâtrale, et surtout politique.
Rire jaune, réfléchir beaucoup
Le spectacle réussit ce fragile équilibre entre comédie et lucidité. Il ne caricature pas tant qu’il révèle – et c’est là qu’il touche juste. Car on rit, bien sûr. Souvent, franchement. Mais d’un rire qui accroche un peu. Ce qui amuse, c’est précisément ce qui dérange : la reconnaissance. Ces tics de langage, ces formules toutes faites, ces détours habiles… tout cela nous est étrangement familier.
Porté par un duo de comédiens complices et précis (Maïa Le Fourn et David Guez), le spectacle joue sur les contrastes : sérieux académique et absurdité des propos, rigueur apparente et cynisme assumé. Résultat : une satire brillante, accessible, mais jamais simpliste.
Des affiches plus vraies que nature
Le sommet est atteint dans une séquence irrésistible consacrée à de véritables affiches électorales. Les images défilent, et avec elles un festival de slogans creux, de regards déterminés tournés vers un avenir flou, de candidats aux noms grotesques… Le rire fuse – mais il est sans appel. Car ici, la satire est déjà dépassée par la réalité. Les affiches semblent s’auto-parodier, comme si la communication politique avait intégré ses propres clichés au point de ne plus chercher à les dissimuler.
Quand la fiction rattrape les urnes
Difficile, évidemment, de ne pas faire le lien avec les toutes récentes élections municipales, tant certaines séquences du spectacle semblent en être le miroir à peine déformé. Lorsque les deux conférenciers expliquent, diaporama à l’appui, « comment parler quand on n’a rien à dire » ou encore comment « faire disparaître le conflit », ils rejouent presque à l’identique certains discours observés pendant la campagne et lors des débats télévisés qui ont suivi le scrutin : simplification extrême des propos, éléments de langage calibrés au millimètre, refus d’admettre une défaite ou une stratégie ratée…
Le rire naît précisément de cette reconnaissance : ce que les personnages présentent comme une méthode caricaturale apparaît soudain comme une grille de lecture très concrète de l’actualité électorale. Et c’est sans doute là que la pièce frappe le plus fort : en révélant que derrière la comédie, il n’y a parfois qu’un léger pas vers le réel. Le parallèle est saisissant – et légèrement vertigineux.
L'art d'avoir toujours raison
Jusqu'au 30 mai
Mardi à 19h ,jeudi et vendredi à 21h
Samedi à 18h30
Théâtre Tristan Bernard
64 rue du rocher
75008 Paris
Tél. 0145220840
A.Granat
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Photos@Fabienne Rappeneau


