Isabelle Larignon

Isabelle Larignon, autoportrait parfumé

par Anne Bourgeois

Dans l’immense galaxie des parfums de niche, où surgissent chaque année de nouvelles planètes, il y a les étoiles filantes, les empires et les astres singuliers. Isabelle Larignon appartient à cette dernière constellation : une présence rare, née d’un regard d’enfant qui, très tôt, a appris à lire le monde au prisme du nez. Il y a deux ans, par la seule force de son talent et de sa ténacité, elle crée sa maison de parfums.

Une naissance fulgurante, couronnée de prix pour des jus d’exception – Le Flocon de Johan K en 2021, Milky Dragon en 2022, Bangla Yasaman en 2023 puis Mandi Rhubi en 2025 — composés dans une vraie modestie de moyens — preuve qu’un talent pur n’a besoin d’aucun artifice pour s’imposer. Autoportrait parfumé d’une Boomeuse qui se dévoile à travers la création qui lui ressemble le plus.

 

Parmi vos créations, quel parfum choisiriez-vous aujourd’hui pour raconter la femme que vous êtes devenue, et pourquoi ce parfum vous accompagne-t-il particulièrement à ce moment de votre vie

Isabelle Larignon : En 2024, un client me demande un parfum pour ses 50 ans. Je lui propose deux pistes : Sylvian Wood et Aqua Rhuba, autour de sa passion pour la rhubarbe. Il choisit Sylvian Wood. Un jour, ma curatrice anglaise passe à la maison, sent Aquaruba et s’exclame : «Mais qu’est-ce que c’est beau!» Je tombe des nues : c’était une piste secondaire, trois pesées à peine. Elle me dit : «Il y a des marques qui lanceraient ça tel quel.» L’idée d’un parfum pétillant, joyeux, vert, fusant comme une Cologne s’est imposée. J’avais envie de désinvolture. Je n’aspirais qu’à revivre la magie des nuits d’été : l’ivresse de la danse, la lumière sur la peau, l’insouciance. À l’inverse de mon quotidien urbain, j’avais un désir de nature, de légèreté, de soubresauts du cœur. Quelques mois plus tard, je retourne alors à Aqua Rhuba. J’enlève l’éthyl vanilline, j’efface ce qui relevait de la commande, et je pousse la verdeur. Tout change. La fragrance et l’histoire. Il s’appellera Mandi Rhubi : Mandi pour mandarine, Rhubi pour rhubarbe — avec un «h». Aujourd’hui, c’est mon quatrième parfum, celui de mes 50 ans, qui tient ensemble le passé et le présent, la fête et la responsabilité, la politique et la poésie. Celui que je choisis pour raconter la femme que je suis — et celle que je refuse d’abandonner.

Quelles émotions, quels souvenirs ou quels fragments de votre histoire personnelle avez-vous laissés dans ce parfum

C’est évidemment autobiographique. À 18 ans, j’avais des années de danse classique et contemporaine derrière moi. J’étais grande. Un professeur du conservatoire m’a dit un jour : «Toi, de toute façon, tu finiras au Crazy Horse.» Ce n’était pas un compliment. Aujourd’hui, les danseuses en seraient fières; à l’époque, c’était une critique voilée de sensualité «excessive». J’ai donc inventé un personnage mi-autobiographique, mi-Sagan. Mandi Rhubi, c’est la jeune femme que j’ai été : volage, indépendante, vivant la nuit, insouciante. Elle avait toutes les mesures pour danser au Crazy — 1,72 m, les fameux 13 centimètres entre le nombril et le pubis —, mais un nez trop long, des jambes trop libres. Alors, elle s’est tournée vers les mots : elle lit, elle écrit des poèmes féministes. Et la nuit, en souvenir de cette vie gambillée, elle se dévêt, s’habille de plumes et de résille, et en hommage à toutes les femmes qu’on masque, elle se dénude et danse. Elle rallume la légèreté. Et c’est lié aussi à ce passage que j’appelle «l’entrée dans l’hiver», l’hiver de la saison, mais également celui de l’existence. Plus grave, traversé par la ménopause, où on n’est plus au printemps. Voilà pourquoi Mandi Rhubi est un hommage : à la vie, à l’été, à la danse, à la joie.

 

portait d'Isabelle Larignon

 

En quoi ces choix olfactifs reflètent-ils votre tempérament, votre sensibilité, votre manière d’habiter le monde

IL : Sur le plan olfactif, c’est très vert, très pamplemousse, très fruité. Je voulais une Granny Smith associée à de la rhubarbe : quelque chose de juteux, d’astringent, mandarine verte, orange, citron vert, citron, litsea cubeba, bergamote. Pour la verdeur : galbanum, bourgeon de cassis, genièvre, bucchu. Un accord vert construit autour de l’isobutyl quinoléine, ce «cuir végétal vert» à la manière du parfum Bandit. Au-dessus : poivre, élémi, cyprès, cèdre. Et des notes de synthèse pour cette pomme croquante. Les molécules de «rhubarbe» toutes faites, sentent souvent le plastique. J’ai donc cherché la naturalité : quand tu casses une rhubarbe crue, ça exhale la Granny. Alors j’ai travaillé cette piste. Ce côté très vert, très acide, très vivace, c’est aussi mon tempérament après 50 ans : une forme d’énergie insolente, de fraîcheur têtue qui refuse de se calmer. C’est un parfum qui dit : «Je suis encore là. Je suis vivante.»

parfum d'Isabelle Larignon

 

Comment votre geste créatif a-t-il évolué avec le temps

Comme souvent, il y a une impulsion extérieure. Mes parfums naissent rarement «de moi seule». Au départ, je ne voulais pas créer ma marque. Tout s’est construit un peu par hasard, au fil des demandes, des rencontres, des commandes. Et puis, à force de détourner, réinterpréter, m’approprier, quelque chose de très personnel s’est imposé. J’ai le sentiment d’entamer une autre vie. J’ai réussi à exister — un brin — par ma poésie, par mon travail, par mes parfums. Je crois profondément que la création n’a pas d’âge. Une femme peut se réinventer sans cesse. Si tu t’écoutes et si tu t’accroches, quelque chose s’ouvre.   Et puis il y a également l’acte de vie, très concret. J’ai eu un «petit» cancer du sein. Je me vois encore, sur mon lit d’hôpital, en train d’harceler mon conditionneur pour qu’il cale ma production dans son planning. La vie continue. Le parfum aussi.   Après tout ça, Mandi Rhubi a été un manifeste intime. À cinquante ans, composer, c’est ça : travailler avec la mémoire du corps, la conscience aiguë du temps, et la nécessité de faire de chaque parfum un geste de vie.

Que souhaitez-vous qu’une femme ressente en portant ce parfum

Isabelle Larignon : De la joie. De la pétillance. Et une connexion à son propre plaisir. Je veux qu’une femme qui porte Mandi Rhubi sente que rien n’est figé. Qu’à 50 ans, 60 ans, elle peut encore réinventer sa vie, danser, changer de peau! Sur le plan féministe, Mandi Rhubi est aussi un geste. Un parfum clairement né d’une colère : celle de voir des femmes, et des gamines, maltraitées, contraintes, sous la pression familiale, une effluve comme un contre-pouvoir à la culture dans laquelle elles vivent. Face à ces corps qu’on cache, Mandy se dénude et danse. Pour moi, jamais une femme n’est indécente, même nue. L’indécence, c’est le regard de l’autre. Mandi Rhubi, c’est ça : une femme qui refuse de disparaître, et qui dit : «Je suis encore là. Je suis vivante. Je veux danser.». C’est ce que j’aimerais qu’il laisse derrière une femme : un sillage de résistance heureuse, une force, une joie têtue, une trace qui lui appartient entièrement.

Isabelle Larignon, Mandi Rhubi, Eau de parfum, 44 € le 10 ml et 130 € le 50 ml.

 

Anne Bourgeois 

 

Lire aussi :  10 parfums de créateurs à offrir pour Noël

Vous devriez aussi aimer

Laisser un commentaire