Cyrano, rêver, rire, passer, se présente comme une méditation scénique où Jacques Weber – figure emblématique du théâtre francophone – revisite son rapport personnel avec Cyrano et avec le texte de Rostand, qu’il a incarné plus de 500 fois depuis sa première interprétation, devenue culte, en 1983.
Une traversée intime du mythe
Ce n’est pas une simple lecture d’Edmond Rostand que propose le spectacle, mais bien une confession scénique : Jacques Weber revient sur sa relation à Cyrano de Bergerac, personnage qui l’a accompagné toute sa vie depuis ses premières incarnations dans les années 80. Cette dimension personnelle donne au spectacle une énergie singulière : on assiste à un échange affectif entre un comédien et son rôle, entre souvenirs, questionnements et éclats de voix.
Sur la petite scène du Théâtre La Pépinière, le comédien, magnifique, joue, commente, dissèque et partage ce qui l’a fasciné, bousculé et transformé dans ce rôle si particulier. Plutôt qu’une représentation classique, la pièce se veut conversation avec le public, jeu sur les mots et les souvenirs : on rit, on s’émeut, et on revisite cette langue éclatante qui fit le succès de Rostand en 1897.
La présence de José-Antonio Pereira enrichit considérablement le dispositif. Plus qu’un simple partenaire de jeu, il est le complice multiforme – répétiteur, ami, habilleur, psy selon les scènes – qui relance la parole, incarne plusieurs figures et insuffle une dynamique presque ludique.
Le théâtre dans sa splendeur la plus simple
Esthétiquement, la mise en scène de Christine Weber et José-Antonio Pereira adopte un dépouillement volontaire : quelques éléments de décor – un banc, un réverbère, un pigeon – et des projections vidéo, suffisent à évoquer Paris ou les champs d’honneur du siège d’Arras. Sous une lumière mouvante qui évoque aussi bien la nuit protectrice que la clarté du souvenir, le plateau devient ainsi un terrain de jeu poétique.
Cette économie de moyens met en valeur la puissance de la parole et de la présence de Jacques Weber. Le texte de Rostand – ou plutôt ce qui en est retenu, fragmenté, distillé – renaît à chaque instant, porté par sa voix vibrante, comme une matière vivante plutôt que comme une relique du répertoire.
Quand l’acteur devient passeur
Le spectacle est fait de rencontres et de retrouvailles. Entre l’acteur et son public, en particulier la génération des spectateurs qui ont découvert Weber en Cyrano, entre le texte classique et notre rapport contemporain au mythe, entre la force des alexandrins et la fragilité d’un homme qui a vu sa vie s’entrelacer avec un personnage.
Jacques Weber ne joue pas Cyrano comme un rôle parmi d’autres : il le traverse. L’acteur a fait corps avec l’œuvre. Il en joue ici les célèbres tirades, bien sûr, mais il partage aussi les doutes, les moments d’hésitation, l’humour et la lucidité d’un homme qui a grandi avec ce personnage tout en restant lui-même.
Ce mélange subtil de récit autobiographique, d’éclats dramatiques et de confidences ludiques donne au spectacle une chaleur humaine rare : on rit de bon cœur, on sourit à la nostalgie, et on est touché par une émotion profonde, sans pathos. C’est une superbe leçon de théâtre et de vie, un dialogue intime entre un acteur et une œuvre, une célébration de mots, de mémoire et de présence.
Cyrano, rêver, rire, passer Théâtre de la Pépinière 7 rue Louis le Grand 75002 Paris Jusqu'au 28 juin Du mercredi au dimanche à 19 h et 17 h le dimanche
A. Granat



