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SAND CHOPIN, Macha Méril renverse la table au Théâtre de Poche-Montparnasse

par Anne Bourgeois

Macha Méril redonne chair et vérité à George Sand — libre, incandescente, infiniment plus complexe que la «dévoreuse d’hommes» qu’on a voulu voir en elle — et remet enfin les pendules à l’heure sur les neuf ans de passion entre deux artistes majeurs du XIX siècle.

 

Dans l’imaginaire collectif du XIXe siècle, encore largement pétri de masculinisme et de misogynie, George Sand était souvent dépeinte de façon caricaturale, voire grossière, par ses contemporains. Balzac ira jusqu’à écrire sur elle : «Quand un cul gouverne… il est plus affreux qu’une tête.»
De sa liaison avec Chopin, Sand fut systématiquement campée en dominatrice, dont la personnalité débordante et la sexualité goulue auraient étouffé le fragile compositeur. C’est cette même vision réductrice qui perdure.

La pièce-concert Sand Chopin, sur des textes de George Sand rassemblés par Bruno Villien, bouscule enfin les idées reçues. Tissée à partir d’Histoire de ma vie, son autobiographie publiée en 1855, et de nombreuses lettres tirées des vingt-quatre volumes de sa correspondance, cette plongée intime dévoile une femme profondément éprise : «J’ai été envahie tout à coup, et il n’est pas dans ma nature de gouverner mon être par la raison quand l’amour s’en empare.» Une mère blessée aussi, meurtrie par la trahison de son amant, et surtout une immense écrivaine qui, par la magie d’une déclamation presque deux siècles plus tard, nous rappelle ce que fut ce 19e siècle, un apogée du style.

 

MAcha meril Sand Chopin

Macha Méril redonne chair et vérité à George Sand

Macha Méril est littéralement traversée par son personnage. Dès les premiers mots, elle nous introduit dans l’âme de George Sand comme si nous lisions par-dessus son épaule. On est proche d’elle, on respire avec elle, on s’emporte avec elle, on aime avec elle, on comprend sa déception, on partage sa rancœur. Elle n’incarne pas Sand, elle la porte, elle l’imprègne d’un clair-obscur relevé d’un rouge sang, comme celui qui coule des cicatrices que la passion a creusées. Et à la fin du spectacle, nous interpelle pour nous dire à quel point elle s’en est saisie jusqu’à la revêtir sur scène.

Le cœur du spectacle se trouve dans une question : qui consuma vraiment l’autre? Frédéric Chopin, malade et tourmenté, lui fit subir ses angoisses, qui atteignirent leur apogée à Majorque lors du séjour hivernal de 1838-1839, dans une scène digne d’un film d’horreur de la Hammer, rejouée sur les planches, où elle le retrouva un soir «pâle devant son piano, les yeux hagards», alors qu’elle rentrait avec ses enfants, après avoir bravé la tempête à ses risques et périls. Et pourtant, c’est elle qui le soignera, animée par un instinct maternel viscéral. Pendant neuf ans, au bord de l’effacement de sa propre créativité, elle qui se définissait comme «scandaleusement libre» s’étiola tandis qu’il composait ses nocturnes. Elle finira par bruler toute sa correspondance avec Chopin, n’en conservant qu’une seule magnifique, dévoilée à la fin dans un climax dramatique.

Face à elle, Érik Berchot — lauréat du Concours Chopin et l’un de ses plus subtils interprètes— élève le piano bien au-delà de l’accompagnement : des croches qui prolongent et répondent aux mots de Sand, enflammées puis des blanches et des rondes mélancoliques, distantes,  à l’image de celui qui est parti.

À la toute fin, l’interrogation demeure, suspendue dans l’air du Théâtre de Poche : deux artistes peuvent-ils vraiment s’aimer sans s’entre-dévorer?

 

Sand Chopin, textes de George Sand réunis par Bruno Villien, musiques de Frédéric Chopin.
Avec Macha Méril et Érik Berchot au piano.
Théâtre de Poche-Montparnasse
75 bd du Montparnasse, Paris 6.
Jusqu'au 30 avril
Mardis, mercredis et jeudis à 21 h.
Durée : 1 h 15.
Tarif plein 28 €/réduit 22 €/moins de 26 ans 10 € .

 

Anne Bourgeois

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Photos @Sébastien TOUBON

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