Pionnière du digital dans les années 1990, fondatrice de Feminin Bio, directrice de collection chez Eyrolles depuis 2008, auteure de plus de dix ouvrages, ambassadrice du 1 % for the Planet… Anne Ghesquière a enchaîné mille vies avec une seule boussole : l’écoute des autres. En 2019, à l’orée de ses 50 ans, elle lance Métamorphose — podcast indépendant consacré au bien-être et à la santé mentale.
Aujourd’hui, « Métamorphose » a dépassé la barre des 110 millions d’écoutes. Mais avant, il y a eu Vivendi, une start-up, de longs voyages, Féminin Bio.Comment est née l’idée d’un podcast ?
Anne Ghesquière : J’ai toujours travaillé dans le digital. Mon mémoire de fin d’études sur les droits d’auteur sur Internet, en 1994-95, était lunaire pour l’époque — j’avais lu Les Conquérants du cybermonde de Dominique Nora et j’y voyais l’aube d’une révolution. Ce mémoire m’a ouvert les portes de Vivendi, qui cherchait désespérément des gens comprenant Internet. Je me suis retrouvée la seule femme dans une équipe de geeks. Ensuite, je suis devenue directrice marketing de Books On Line, l’une des premières librairies en ligne avant Amazon, puis j’ai monté une start-up. Quand la bulle Internet a éclaté, je suis partie faire le tour du monde.
De retour en France, j’ai créé Féminin Bio en 2007. J’y ai mené des conversations intimes avec Christophe André, Laurent Gounelle ou Bernard Werber — des échanges que le papier ne restituait pas : la voix, les silences, l’émotion manquaient. Le podcast était le média parfait. Métamorphose est né comme ça, en 2019 : à trois, en famille et sans budget, dans un studio de musiciens à Paris où l’on avait vraiment l’impression d’être chez le psy : une heure pour dérouler un sujet, loin des cinq minutes de promo habituelles à la radio. En quelques semaines, les audiences ont décollé. Aujourd’hui, nous avons une communauté de 1 million d’abonnés sur l’ensemble des plateformes dont notre chaîne YouTube suivie par plus de 470 000 personnes
« C’est cette période qui m’a le plus transformée. Pas les start-ups, pas les succès : le fait de lâcher. »
Quel chemin personnel vous a conduit à vous mettre au service à la fois des écosystèmes extérieurs et intérieurs ?
Anne Ghesquière : Tout vient de la même foi — au sens propre du terme. À 25 ans, une amie très chère est entrée dans les ordres dominicains. J’ai passé du temps dans son monastère dans le sud de la France. Dans le silence de ce lieu, une question me taraudait : au service de quoi est-ce que je place mon énergie ? Chaque matin aux portiques des tours de La Défense, quand j’allais travailler, je me la posais. J’étais entourée de femmes engagées : une proche dans les ordres, une cousine dans l’humanitaire, une amie malgache biologiste chez « Médecins du Monde ». J’avais une flamme en moi et très peur qu’elle ne s’éteigne. Cette retraite m’a donné un élan : mets-toi au service du vivant, en étant dans le monde.
Le vivant, je l’ai découvert à l’extérieur d’abord. Pendant mes voyages, en Inde, en Australie, en Nouvelle-Zélande, je voyais nos écosystèmes souffrir. Là-bas, je prenais la mesure de ce que la France avait perdu : on était en pleine ère du faux naturel, des marques qui affichaient « c’est naturel » avec 1 % dedans, beaucoup de greenwashing.
Quand j’ai attendu ma première fille, je me posais des questions : dans quelles conditions vivre cette grossesse, que donner à manger à mon enfant, comment consommer sans nuire ? J’avais passé ma jeunesse dans une famille proche de la nature, avec un grand-père pharmacien breton qui préparait ses propres potions. Ce rapport instinctif au naturel, je le portais depuis l’enfance. Enceinte, quand je posais des questions aux médecins, ils ne semblaient pas en mesure d’y répondre : ni l’alimentation ni le projet de naissance n’étaient abordés, le livre de Laurence Pernoud restait à peu près la seule référence disponible. C’est ce vide, ce manque criant d’information pour les femmes enceintes, qui a planté la graine de Féminin Bio.
Après 50 ans, quelque chose se libère : le droit de choisir, d’extérioriser sa vérité
De retour en France, j’ai publié avec une amie Le Guide des cosmétiques bio, des milliers de produits testés auprès de 2 000 femmes, à une époque où le bio n’était pas encore entré dans le langage courant. En interviewant les femmes, j’ai compris que l’intérieur était aussi fragilisé que l’extérieur : elles avaient soif de parler de sens, de conscience, de santé mentale, d’avoir une « oreille ». Au fond, c’est le même mouvement — protéger le vivant dehors, puis réaliser que notre monde intérieur avait lui aussi besoin d’écoute.
Vous avez lancé Métamorphose en 2019, à un âge où beaucoup de femmes pensent qu’il est « trop tard » pour recommencer. Est-ce qu’après 50 ans, on devient paradoxalement plus libre, ou est-ce encore un privilège rare ?
Anne Ghesquière : Je ne me suis jamais posé la question de l’âge. Notre communauté est composée à 80 % de femmes, avec un cœur de cible de 40 à 60 ans. Ma fille, en apprenant que j’allais être interviewée pour Les Boomeuses : « Tu n’es pas une boomeuse ! » Si — la boomeuse, c’est la génération des années 70. À Noirmoutier, j’avais des parents catholiques et naturistes à la fois, les deux cohabitaient. On a perdu cette liberté dans un monde très communautariste, avec beaucoup d’étiquettes. Il faut des années pour réaliser à quel point elles pèsent. Après 50 ans, quelque chose se libère, y compris dans ce qu’on redoute. La ménopause est là pour en témoigner : initiatique, même quand elle est extrêmement compliquée. On a envie de dire « non merci, rendez-moi l’ancien moi », mais il y a une force intérieure qui se révèle, le droit de choisir, d’extérioriser sa vérité. Ce n’est pas un privilège rare : c’est un mouvement.
Les femmes de notre génération ont-elles porté pendant des décennies une charge immense — familiale, psychique, affective — sans jamais avoir les mots pour la nommer ?
Anne Ghesquière : Ce que je vois dans les retours de notre communauté, c’est d’abord une demande très forte autour du corps et de la longévité : comment bien vieillir pour rester en bonne santé, demeurer pleine d’énergie, nourrir des projets. « J’ai peut-être divorcé, j’ai refait ma vie, mes enfants ont quitté le nid — comment puis-je rester en forme pour vivre à plein ces vingt prochaines années ? » Mais derrière cette demande pratique, il y a quelque chose de plus profond.
J’observe une grande soif d’émancipation des femmes — comme si on était revenues dans les années 70. La libération sexuelle a surtout profité aux hommes : les femmes étaient disponibles, et on s’en rend compte maintenant. Des choses acceptées par éducation, jamais on ne les admettrait pour nos filles. Nos auditrices veulent se déconstruire : j’ai fait ça pour qui ? On réalise qu’on est très « people-pleasing », toujours à faire plaisir, à rentrer dans les cases. Ce n’est pas une opposition aux hommes — c’est un recentrement, le besoin de dire sa vérité. Côté corps, même paradoxe : on cherche à se libérer des injonctions, et, en même temps, on voit réapparaître les mêmes schémas. Le GLP-1, l’Ozempic — on repart dans une norme de maigreur qu’on croyait déconstruite.
Nos auditrices veulent se déconstruire : j’ai fait ça pour qui ?
Derrière ces injonctions autour du corps, il y a aussi des blessures beaucoup plus profondes, longtemps tues. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai traité les violences sexuelles très tôt dans Métamorphose, bien avant la vague médiatique ; Des expertes qui avaient elles-mêmes subi des agressions et écrit des livres sont venues en parler au micro. Il y a très peu de femmes qui ne soient pas concernées de près ou de loin par ces violences, dans leur corps ou dans leur entourage. Je pense notamment à l’émission avec Stéphane Allix, dont le livre « Nos âmes oubliées » raconte l’inceste enduré pendant six ans dans l’enfance, sans aucun souvenir conscient. Il m’a accordé sa première entrevue, et il avait raison d’être vigilant. Comme le dit Cyrulnik, répéter le traumatisme risque de recreuser la blessure, une prudence qui manque souvent dans les médias. Nous y sommes attentifs et c’est peut-être pour cela que les femmes nous écrivent autant. Notre newsletter compte 100 000 abonnées et nous répondons individuellement à chaque message. Chaque semaine, nous en sommes témoins, les femmes veulent comprendre ce qui les a façonnées.
Parmi tous vos invités, y en a-t-il un qui vous a dit quelque chose qui a changé quelque chose en vous — pas dans votre podcast, mais dans votre vie ?
Anne Ghesquière : Franck Lopvet, penseur contemporain, va à contre-courant du développement personnel culpabilisant — « tu as créé ta vie, si ça va mal c’est ta faute », j’ai horreur de ça. J’ai fait deux stages avec lui : ça remue profondément, ça bouge le cocotier. Mais la personne qui m’a le plus bouleversée est Frédérique Lemarchand — artiste peintre. Née avec une grave malformation cardiaque, elle a survécu, failli mourir une deuxième fois en attendant une greffe cœur-poumon, puis finalement été transplantée. Ce qui me touche en elle, c’est sa confiance absolument hors norme dans la vie. Juliette Binoche touche quelque chose de voisin — cette façon d’être profondément habitée. À propos de son film En Nous, on a beaucoup parlé de spiritualité, du lien homme-femme. Elle est habitée, solaire, incroyable — et pas du tout dans l’esbroufe.
Marathonienne, triathlète, formée au Wutao — comment vivez-vous votre corps dans une société qui invisibilise les femmes après 50 ans ?
Anne Ghesquière : J’ai besoin de faire du sport tous les jours — je suis hyperactive et le mouvement me régule, c’est une nécessité, pas une performance. Le Wutao est un art corporel d’éveil à soi qui est proche du tai-chi dans sa dimension sensible. Sur l’invisibilité des femmes après 50 ans : elle est réelle, mais je ne la vis pas comme un poids parce que j’ai choisi une voix — littéralement. Le podcast est un espace où l’apparence disparaît. Ce média touche autant de femmes parce qu’il leur parle sans les regarder, sans les juger sur leur âge. C’est d’ailleurs le même esprit qui guide mon travail de directrice de collection chez Eyrolles depuis 2008 — plus de 300 livres publiés : parentalité positive, les nouveaux Laurence Pernoud de leur époque, puis le bien-être et la santé mentale. Transmettre, quelle que soit la forme.
Après 700 invités, qu’avez-vous compris d’essentiel sur ce qui aide vraiment les femmes à se transformer ? Et quel conseil donneriez-vous à celle qui sent que quelque chose doit changer ?
Anne Ghesquière : On a beaucoup d’influence sur notre vie, mais on a des empêchements dont on ne comprend pas l’origine — on voudrait faire des choses, et on ne peut pas. J’invite à aller découvrir à l’intérieur ce qui empêche. Pourquoi reste-t-on dans ses inconforts confortables ? Ça peut passer par une thérapie, du coaching — il faut trouver des personnes bien formées. Ce n’est pas infini : l’idée n’est pas de passer trente ans à tourner autour de son nombril. Les lectures, les podcasts — les gens me disent souvent : « J’ai osé voir un psy, je me suis réconciliée avec ma mère, avec ma famille. » Cette idée de nourrir la paix à travers ça, c’est bon, c’est doux, c’est sûr.
Anne Bourgeois
https://www.metamorphosepodcast.com/
Crédit photo@Odile Meylan
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