Et si, derrière le génie Hitchcock, se cachait un homme beaucoup moins fascinant que ses films ? C’est tout le sel de Hitchcock et Mary Rose, la pièce de Michael Sadler mise en scène avec une redoutable efficacité par Christophe Lidon au théâtre de l’Oeuvre.
Nous sommes en 1964, dans une suite du mythique Château Marmont. Alfred Hitchcock vient de tourner Les Oiseaux et prépare Pas de printemps pour Marnie. Mais, dans sa tête, une autre obsession revient : Mary Rose, une œuvre fantastique de J. M. Barrie, l’auteur de Peter Pan, qu’il rêve d’adapter au cinéma depuis des années.
Pour travailler sur ce projet, il convoque sa scénariste, Jay Presson Allen, et Tippi Hedren, sa nouvelle blonde hitchcockienne. Et c’est là que le joli vernis hollywoodien commence sérieusement à se craqueler.
Hitchcock et Mary Rose raconte moins la naissance d’un film que celle d’un malaise
Le cinéaste veut tout contrôler : le scénario, les images, les corps, les personnages… et surtout la femme qui les incarne. Tippi Hedren devient peu à peu autre chose qu’une actrice : une créature qu’il entend façonner, posséder, diriger jusque dans son intimité.
Le génie devient alors prédateur
Et c’est précisément là que la pièce trouve sa force : elle ne cherche pas à déboulonner Hitchcock en bloc. Elle nous oblige à regarder ensemble les deux faces du personnage. D’un côté, le cinéaste immense, celui qui a inventé une grammaire du suspense et fait du cinéma un art de la manipulation du regard. De l’autre, un homme prisonnier de ses propres fantasmes, incapable de comprendre que l’actrice qui se trouve devant lui n’est pas un personnage de film.
Christophe Lidon a eu la bonne idée de ne pas enfermer la pièce dans un simple face-à-face psychologique. Sa mise en scène joue avec les codes du cinéma hitchcockien : projections immersives, lumières superbes, musique envoûtante, apparitions, changements de réalité. La scène devient tour à tour plateau de tournage, salle de projection, chambre mentale et terrain de chasse.
Le théâtre se met à faire du Hitchcock. Et c’est terriblement réjouissant, d’autant que le spectacle bénéficie d’un trio d’acteurs particulièrement convaincant.
Un trio d’acteurs particulièrement convaincant
Éric Prat compose un Hitchcock inquiétant sans tomber dans l’imitation caricaturale. Il en restitue la silhouette, le poids, la gourmandise, mais surtout cette façon délicieusement perverse de transformer une conversation banale en piège. Il y a chez lui quelque chose d’enfantin et de monstrueux à la fois : un homme habitué à ce que le monde entier se plie à son imaginaire et qui découvre, avec une certaine stupeur, qu’une femme peut lui dire non.
Face à lui, Mélanie Page donne à Tippi Hedren une fragilité qui n’est jamais faiblesse. Son personnage commence par entrer dans le jeu du maître, avant de comprendre progressivement qu’elle en est devenue le sujet. Ses silences, ses regards, ses résistances racontent parfois davantage que les mots. Et puis il y a Marjorie Frantz, formidable Jay Presson Allen, qui apporte à ce duel une troisième voix. Elle observe, comprend, intervient. Elle n’est pas seulement la scénariste : elle est presque notre double sur scène, celle qui voit ce que le spectateur commence à comprendre.
Mary Rose est aussi un étrange miroir
Cette histoire de femme qui disparaît, revient, semble échapper au temps et demeure mystérieusement liée à son enfance, fait résonner les obsessions d’Hitchcock. Comme si le réalisateur avait trouvé dans l’œuvre de Barrie une histoire qui lui permettait de poursuivre ses propres fantômes : la jeunesse, le désir, la disparition, la femme idéalisée… et le temps qui passe.
Le projet de film devient ainsi le théâtre des obsessions du cinéaste. Et c’est probablement ce qui rend la pièce plus intéressante qu’une simple chronique d’un épisode méconnu de la carrière d’Hitchcock. Elle parle évidemment de cinéma, mais aussi de pouvoir. Du rapport entre un créateur et sa créature. De cette frontière dangereuse où la direction artistique devient emprise.
Un sujet qui résonne fortement aujourd’hui
Mais la pièce ne se contente pas d’appliquer rétrospectivement nos lunettes contemporaines sur Hollywood. Elle laisse surtout apparaître, derrière la légende, un homme qui supporte mal de ne plus maîtriser son propre scénario. Et voilà peut-être le plus beau clin d’œil de la soirée : le maître du suspense se retrouve lui-même pris dans un scénario qu’il ne contrôle plus.
Avec Hitchcock et Mary Rose, Christophe Lidon signe un spectacle élégant, cinématographique et troublant, qui réussit le pari délicat de nous faire entrer dans la tête d’un génie tout en nous donnant quelques bonnes raisons d’en sortir.
On y retrouve Hitchcock, ses blondes, ses obsessions, ses silences et son humour noir. Mais cette fois, la caméra est braquée sur lui. Et le voilà, pour une fois, confronté à un scénario qu’il ne maîtrise pas tout à fait.
Comme quoi, même Hitchcock pouvait se faire surprendre.
Hitchcock et Mary Rose
De Michel Sadler
Mise en scène Christophe Lidon
Avec Éric Prat, Mélanie Page et Marjorie Frantz
Théâtre de l’Oeuvre
55 Rue de Clichy, 75009 Paris
Du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 17h30
Durée 1h20



