Saint-Quentin, le secret Art déco à 1 h 20 de Paris

par Evelyne Dreyfus

Entre renaissance architecturale, nature insoupçonnée et art de vivre, la cité de l’Aisne offre l’une des plus belles échappées du Nord de la France. Une destination encore préservée où l’élégance se découvre à pas lents. Le train quitte la gare du Nord dans la fraîcheur du matin. À peine une heure vingt plus tard, les quais de Saint-Quentin apparaissent derrière les verrières. J’ignore encore que je vais découvrir une très belle surprise.

 

Saint-Quentin faisait figure à mes yeux d’une simple et discrète sous-préfecture des Hauts-de-France. Erreur : derrière cette apparente réserve se cache une ville profondément singulière, où l’Histoire a laissé des blessures que l’intelligence des hommes a transformées en beauté. La destruction y a enfanté l’élégance. La tragédie a ouvert la voie à une renaissance architecturale exceptionnelle.

Occupée durant toute la Première Guerre mondiale, située sur la ligne Hindenburg, Saint-Quentin fut détruite à près de 70 %. Lorsque les habitants retrouvèrent leur ville en 1918, tout ou presque était à reconstruire. Les années vingt allaient lui offrir un nouveau destin. Architectes, artisans, ferronniers, verriers et décorateurs y ont alors composé un véritable manifeste de l’Art déco. Plus qu’un style, une déclaration d’optimisme.

Aujourd’hui encore, il suffit de lever les yeux. Une ferronnerie dessine une arabesque délicate. Une mosaïque accroche un rayon de soleil. Un bow-window joue avec les reflets du ciel. Les façades semblent dialoguer entre elles en harmonie. Chaque rue raconte la reconstruction d’un monde.

Le murmure des Années folles

La première émotion m’attend à quelques pas de la gare. L’ancien Buffet de la Gare est l’un de ces lieux que l’on aimerait garder confidentiels. Sans guide, il est impossible d’y pénétrer. Et c’est tant mieux. Ce privilège se mérite. Lorsque la porte s’ouvre, j’ai le sentiment d’entrer dans un décor suspendu dans le temps. Les verrières filtrent une lumière douce qui glisse sur les boiseries, les mosaïques et les décors d’origine, parfaitement réhabilités. Chaque détail témoigne du raffinement des années 1920. Les matières semblent avoir conservé la mémoire des voyageurs élégants, des départs vers Paris, des conversations animées autour d’un café fumant. Rien ici n’a été laissé au hasard. L’ensemble compose un chef-d’œuvre où architecture et décoration intérieure ne font qu’un. On comprend rapidement pourquoi ce lieu est devenu l’un des emblèmes du patrimoine Art déco de Saint-Quentin.

La visite est proposée uniquement avec un guide-conférencier et sur réservation auprès de l’Office de tourisme du Saint-Quentinois, une manière de préserver ce joyau tout en permettant d’en saisir toute la richesse historique.

 

Buffet de la gare Saint Quentin

Buffet de la gare

Une salle où la République se fait œuvre d’art

Quelques minutes de marche suffisent pour rejoindre l’hôtel de ville de style gothique flamand. Encore un secret qui ne cherche qu’à être révélé.
La salle du conseil municipal n’ouvre ses portes qu’à l’occasion de visites guidées organisées par l’Office de tourisme. Derrière une porte discrète apparaît pourtant un remarquable ensemble Art déco. Les boiseries blondes diffusent une chaleur presque domestique. Les lignes géométriques dialoguent avec les essences de bois dans une parfaite harmonie. La lumière semble avoir été pensée comme un matériau à part entière. L’architecture n’est pas seulement décorative. Elle exprime une confiance retrouvée.

Puis, les surprises s’enchaînent. Le musée Antoine Lécuyer abrite la plus importante collection au monde des pastels de Maurice-Quentin De La Tour, enfant du pays et portraitiste favori de Louis XV. Les visages semblent vivants. Les regards accrochent le visiteur avec une intensité troublante. Rarement le pastel aura atteint une telle profondeur.

Puis vient un changement complet d’univers. Le musée des papillons ressemble à un cabinet de curiosités. Plus de cent trente mille spécimens venus des cinq continents composent une symphonie de couleurs et de formes. Derrière la beauté spectaculaire des collections se dessine aussi un message sur la fragilité de la biodiversité et la nécessité de la préserver.

 

 

 

 

 

Une maison Art déco

Place de l’Hôtel de ville

Evasion, saint-Quentin

Salle du conseil municipal à la mairie

Là où la nature reprend la parole

A Saint-Quentin, on peut quitter le centre historique et, quelques minutes plus tard, entendre seulement le bruissement des roseaux. Le Parc d’Isle est une autre singularité de la cité. Il abrite, en plein centre, une réserve naturelle nationale de près d’une centaine d’hectares. Traversée par la Somme, cette immense respiration verte rassemble marais, observatoires, parc animalier, centre de sauvegarde de la faune sauvage, étangs, chemins de promenade et base nautique. Et tout cela sans avoir à bourse délier. Le temps change de rythme. Les hérons remplacent les voitures. Les saules plongent leurs branches dans l’eau. Les familles croisent les photographes naturalistes, les joggeurs saluent les promeneurs. Je marche lentement.

La ville semble avoir accepté de partager son territoire avec la nature plutôt que de la domestiquer. Cette cohabitation offre à Saint-Quentin une douceur rare. De grandes barques nommées bacôves permettent une visite à fleur d’eau pour y observer la faune et la flore sauvages.

le parc de Saint-Quentin

En bacôve dans le Parc d’Isle

Le goût des belles maisons

À l’heure du déjeuner, je pousse la porte du restaurant la Villa d’Isle. Le charme opère immédiatement. Loin des grandes salles impersonnelles, le restaurant se découvre à travers une succession de petits salons où l’Art déco dialogue avec une décoration chaleureuse et raffinée. Chaque espace possède son identité, ses couleurs, sa lumière. L’ensemble évoque davantage une élégante demeure privée qu’un restaurant. La cuisine accompagne cette impression. Précise, généreuse, elle célèbre les produits avec justesse sans chercher à impressionner.

Le soir, changement d’atmosphère à la Maison SL. La décoration contemporaine joue la carte de la sobriété élégante. Les matériaux naturels, les éclairages délicats et le soin apporté à chaque détail créent une ambiance presque confidentielle. Les assiettes arrivent comme de petites compositions où le goût reste toujours le véritable sujet. Le service est attentif, discret, parfaitement accordé à l’esprit des lieux.

Une constante revient tout au long de ce séjour : le remarquable rapport qualité-prix. Hôtels et restaurants offrent un niveau de prestations que l’on rencontrerait difficilement dans une grande métropole aux mêmes tarifs.

Restaurant villa d’isle

L’élégance sans ostentation

Je retrouve cette philosophie à l’hôtel Coulisses du Théâtre. Récemment rénové et opportunément placé dans une grande cour du centre-ville, proche du théâtre, son nom pourrait laisser imaginer un univers inspiré des planches. Il n’en est rien. L’établissement cultive une élégance discrète où dominent les matières nobles, les teintes douces et une décoration d’un goût très sûr. Quelques remarquables pièces d’artisanat marocain ponctuent les espaces avec subtilité, apportant chaleur et personnalité sans jamais rompre l’harmonie de l’ensemble. On s’y sent immédiatement bien. Comme souvent à Saint-Quentin, le luxe ne tient pas dans l’ostentation mais dans l’attention portée aux détails.

Pourtant, si je devais garder un souvenir, ce ne serait peut-être ni une façade Art déco, ni un musée, ni même le Parc d’Isle. Ce serait un sourire. Celui du commerçant qui prend le temps de raconter sa ville. Celui du guide qui parle de son patrimoine avec une émotion intacte. Celui du restaurateur heureux de partager une bonne adresse.

On évoque souvent l’accueil des gens du Nord. À Saint-Quentin, il ne relève pas du cliché mais d’une réalité profondément ancrée. Cette générosité discrète accompagne chaque rencontre et donne au voyage une dimension presque intime. Saint-Quentin possède précisément ce que beaucoup de destinations ont perdu : l’authenticité.

 

Les bonnes adresses de Saint-Quentin

Office de Tourisme du Saint-Quentinois
Informations, visites guidées et réservations (notamment pour l’ancien Buffet de la Gare et la salle du conseil municipal, accessibles uniquement avec un guide) :

Le Buffet Art déco de la Gare et l’Hôtel de Ville – Salle du Conseil municipal
Visite guidée sur réservation : (attention il n’y a pas de visite possible tous les jours, vérifiez le jour de votre venue)

Villa d’Isle 113, rue d’Isle – Saint-Quentin
Maison SL, 132, rue de Baudreuil – Saint-Quentin

Les Coulisses du Théâtre

Musée Antoine Lécuyer

Musée des Papillons

Parc d’Isle

Carafe et Chandelles, 19, rue de la Sous-Préfecture.
J’ai eu un véritable coup de cœur pour cette merveilleuse caverne d’Ali Baba. Derrière la devanture se cache un univers foisonnant où meubles anciens, verreries, vaisselle, luminaires, planches de boutons anciens, objets insolites et trésors de décoration se succèdent dans un joyeux désordre savamment orchestré. Chaque étagère raconte une histoire, chaque objet semble attendre une nouvelle vie. Impossible de ne pas pousser la porte… et plus difficile encore d’en ressortir les mains vides.

Village des Métiers d’Antan et Musée Motobécane
5, rue de La Fère
Bien plus qu’un musée, c’est une immersion dans la mémoire des savoir-faire. Les rues pavées reconstituées, les cinquante-cinq ateliers d’artisans, les métiers d’autrefois et l’atmosphère d’un village d’antan invitent à ralentir le pas et… à la nostalgie pour les moins jeunes. La visite se prolonge dans l’ancienne usine Motobécane où plus de cent vingt modèles retracent l’épopée de cette marque mythique, accompagnés de voitures hippomobiles et d’objets rares. Un lieu vivant, émouvant, où le patrimoine industriel retrouve toute son humanité.

 

Evelyne Dreyfus

 

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