Entretien avec Sibylle Grimbert pour son livre La Horde

Sibylle Grimbert sait comme personne nous entraîner dans un monde magique et inquiétant et ébranler nos certitudes.  Entretien avec l’auteure à l’occasion de la sortie de son livre La Horde (Anne Carrière) en librairie le 05 janvier 2018. 

Sibylle grimbert

L’histoire : Laure, dix ans, aime manger des corn flakes, aller à la piscine avec ses amies et passer du temps avec papa et maman. Il ne faudrait pas oublier Ganaël, un compagnon qui s’incruste dans cette famille ordinaire, s’installe dans Laure, plus exactement, par le biais d’un jouet qui traînait dans sa chambre. Ce n’est pas Chucky la poupée mais Ganaël, entité venue du fond des âges et des marais. Il choisit Laure pour sa nature enjouée, son imagination, celle des filles uniques qui s’inventent volontiers une amie invisible et se racontent des histoires à voix haute. Petit à petit, Ganaël prend forme dans le corps de Laure, il devient tantôt le grand frère qui conseille, ordonne et couvre les bêtises, tantôt le copain boulet dont on voudrait se défaire quand d’autres copains, plus réels, plus amusants, sonnent à la porte. Il s’incarne parfois, dans la peau d’un ado beau gosse ou dans la sienne, espèce de fouine que Laure caresse sans dégoût.

La force du roman : Avec Laure, on voit le monde à hauteur d’enfant, on retourne à « j’ai dix ans, tu veux être ma copine et jouer à chiche que ? », on retrouve avec Laure la notion du temps et du centre de gravité si particulier chez les enfants. On devient Laure, on transgresse, on enfile des habits qui ont un pouvoir magique, on dit ce que l’on pense sans se soucier du mal ou du bien, on a des ailes, on fait parler les animaux, on provoque des évènements à la simple force du mental, on envoie les adultes au diable et on fait ce qu’on veut. C’est un roman qui nous recharge en énergie enfantine.

Entretien avec Sibylle Grimbert, l’auteure de La Horde

Sibylle Grimbert
© Bruno Charoy

V.R : Dans votre précédent roman « Avant les singes », on était confronté au sentiment d’irréalité et aux peurs universelles (peur du ridicule, du rejet, etc.  Dans « La horde », c’est l’enfant pervers polymorphe qui est convoqué et sa dimension d’être en devenir. Pourquoi ?

Sybille Grimbert :  C’est une thématique tout aussi universelle, les caractères de l’enfance de toujours : la nécessité de trouver sa place dans la communauté des enfants, la passion amicale, les sentiments exacerbés. C’est une période où tout est à découvrir, tout arrive pour la première fois ou presque, un temps où on n’est pas sûr que ce qui arrive d’anormal est anormal. Or, puisque Laure est envahie par un démon, le bizarre, l’étrange a vraiment lieu. Mais, à dix ans, elle se demande si cette étrangeté n’est pas la vie telle qu’elle est, et qu’on aurait pas eu encore le temps de lui décrire ».

V.R  : Comment vous est venue cette histoire d’enfant possédé par le démon ?

Sibylle Grimbert : J’avais envie de faire un livre qui fasse peur. Je pensais aux films d’horreur – qui m’effraient tellement que je ne peux plus en voir depuis vingt ans – à des livres comme Dracula, de Bram Stocker, Le Tour d’écrou de James. J’avais envie de ce sentiment de la peur, l’effroi du mal qui arrive sur des personnages qui ne s’en doutent pas, quand ils perdent pied parce qu’ils sont le jouet de quelque chose ou de quelqu’un dont ils ne peuvent imaginer la présence.

V.R : C’est un roman qui décomplexe, fait du bien, comment l’expliquer ?

Sibylle Grimbert : Il remet en scène le goût du jeu, de ce «on dirait» (qu’on est détectives, policiers, indiens etc.), la passion des copines, nous rappelle aussi la dureté des relations des enfants entre eux. Il était essentiel que le démon entre dans une enfant comme toute les autres, que lui qui est l’être des prodiges entre dans une enfant qui, comme telle invente les prodiges. Et non, par exemple, dans un adulte, qui aurait eu plus de résistance, la conscience du possible, du plausible et de ce qui ne l’est pas.

V.R : Que vient nous enseigner Ganaël, la créature qui pousse en laure ? 

Sibylle Grimbert : Ganaël est un regard sur les hommes. Il vient, involontairement, dire la beauté, la grandeur, le charme et la fragilité touchante de l’humanité. Pour lui c’est évidemment une catastrophe : il est ému par ce qu’il doit détruire. 

V.R : Finalement, c’est lui, le démon, qui éprouve des sentiments humains, l’amour adulte.

Sibylle Grimbert : Lui en effet s’humanise. Il apprend à connaître Laure et l’aime. Laure en revanche devient une sorte de démon-humain – cupide, méchant – ce qui était le but initial de Ganaël. Elle gagne le pouvoir, elle perd l’humanité. Ils se sont transformés l’un l’autre, c’est l’amour ou l’échec de l’amour. A voir….

 

Valérie Rodrigue

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