Balade à L’Isle-sur-la-Sorgue

Balade à L’Isle-sur-la-Sorgue. Une promenade dans cette charmante cité, située entre la vallée du Rhône et les monts du Vaucluse, permet de remonter le cours du temps et de s’imprégner de ses trois vies successives.

La « Venise comtadine », bercée par les bras de la Sorgue, est une porte d’entrée de choix en Provence. Elle compte quelque 22 000 habitants et bien plus lorsque les étals des marchands prennent possession des rues et attirent en nombre les estivants. Sauveur Romano, auteur d’un ouvrage de référence sur son « vieux L’Isle », ne se fait pas prier pour évoquer le passé. Les premières maisons sur pilotis bâties sur les marécages ; la formation d’un village de pêcheurs qui approvisionnait Avignon en truites et ombres et la constitution en 1593 d’une association d’entraide, la « Confrérie des pêcheurs de Notre-Dame de Sorguette ». D’étonnants passages, comme cette rue de l’Anguille, qui bat des records d’étroitesse, attestent de cette histoire. Chaque année, cette époque revit le temps d’une journée. Pêcheurs et lavandières revêtent leurs habits traditionnels – chemise blanche, taillole en flanelle grise, chapeau de feutre – et se livrent à une démonstration de pêche à l’ancienne sur leur barque à fond plat. Pêche à l‘épervier, au trident ou encore à la nasse, voire à mains nues. S’ensuit une procession dans les rues en compagnie de la statue de la patronne des pêcheurs. Arrêt du cortège à la mairie pour remettre une truite au maire de la ville, puis, entrée en masse à la Collégiale où les poissons sont bénis avant d’être offerts à la population.

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Lavandière et pêcheur en habits traditionnels.
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Pêche traditionnelle à la nasse dans la Sorgue.
Remise d’une truite au maire de la ville, lors de la procession de la pêche d’antan.

 

                                                                                                             Procession de Notre-dame de la Sorguette, patronne des pêcheurs, dans les rues de la ville.

La roue tourne à l’Isle-sur-la-Sorgue

Quinze roues à aubes parsemées dans la ville participent au riche patrimoine de la ville et témoignent de sa seconde vie, l’âge des manufactures. Au XVIe siècle, ces grandes roues en bois aidèrent à moudre le blé ainsi qu’à fouler et parer la laine. Héritage de cette ère textile, la manufacture Brun de Vian-Tiran (BVT), créée en 1808, ne cesse de se réinventer. 210 ans plus tard, le 7 juillet dernier, elle inaugurait son « musée sensoriel des fibres nobles ». La scénographie, plaisante et didactique, décline le parcours, de la toison au fil, du fil au tissu, et du tissu à l’étoffe. Mais nul, mieux que Pierre Brun, octogénaire passionné, 7e génération à la tête de l’entreprise, ne peut retracer l’aventure des laines et des lainiers. Hier, ceux-ci s’improvisèrent chercheurs de fibres. « Mes arrière-grands parents se fournissaient à la foire de Beaucaire, raconte-t-il, où l’on trouvait des laines d’Alep, de Mossoul ou de Tunisie ». D’autres approvisionnements de qualité provenaient de mérinos d’Australie ou de Terre de feu. Ensuite, il s’agissait avec des fibres de 5 cm de faire un fil de 1 km. « Et ça, commente en souriant Pierre Brun, c’est une autre paire de manches ! » L’activité s’est progressivement mécanisée. Oubliés le foulonnage à l’aide de chardons et de moulins, place aux machines à filer (1850), puis aux premiers métiers à tisser (1895), avant que s’affirment les unités intégrées. Pierre Brun et sa famille ont toujours visé la qualité en misant sur les toisons de l’alpaga, du yak, de chèvres angora ou encore du yangir, bouquetin sibérien, dont la douceur du poil surpasse le plus fin des cachemires. Mais la plus grande fierté de Pierre Brun est d’avoir contribué à ressusciter le mérinos d’Arles. « En 1990, dit-il, il ne restait qu’un éleveur de cette race créée sous Louis XVI. Aujourd’hui, nous nous fournissons auprès d’une douzaine d’éleveurs à la tête de 20 000 brebis. » Et son entreprise continue à « vendre de la douceur » tout en diversifiant sa production : couvertures, plaids, étoles, écharpes…

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L’une des 15 roues à aubes subsistant à l’isle-sur-la Sorgue

La capitale de la chine

Troisième époque, alors que nombre de bâtiments industriels tombent en friche, quelques audacieux lancent en 1978 le concept de « village » d’antiquités. Bien situés au bord de la rivière, l’activité prospère au fil des ans. Aujourd’hui, l’univers de la brocante rassemble près de 350 professionnels regroupés en huit « villages », sans compter les indépendants. Bars et restaurants accueillants ont prospéré aux côtés des boutiques parcourues par des chineurs venus parfois de loin (Etats-Unis, Japon…). Ces véritables cavernes d’Ali Baba vous transportent dans un autre monde de souvenirs : livres anciens, lampes des années 50, fauteuils Knoll, décors baba cool, spécialistes du siège paillé ou d’antiquités industrielles, toiles du peintre provençal Auguste Chabaud (1882-1955), etc.

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Au coeur de la capitale de la chine

L’ambiance conviviale incite à poursuivre la balade à la découverte d’autres savoir-faire locaux. Pas besoin de chercher longtemps pour se laisser attirer par la tapenade et l’anchoïade des Délices du Luberon ; les fruits confits de la maison Lilamand ; les thés originaux aux saveurs de mojito, sangria ou piña colada, de « Florel en Provence » ; ou encore la tarte au mètre de chez Jouhaud.

Envie d’une pause ? Il n’y a que l’embarras du choix entre les nombreux bars à vins. À moins que vous préfériez le fameux café de France, immortalisé par le photographe Willy Ronis.

Déjeuner au bord de l’eau.

Les enclaves des « Juifs du Pape »

La déambulation réserve parfois des surprises. Ainsi, nous passons par une inattendue « place de la Juiverie », qui rappelle la présence en ces lieux des « Juifs du Pape ». Autre bouffée d’histoire. Chassés de France en 1307 par le roi Philippe Le Bel, puis de Provence en 1498 par Charles VIII, les Juifs trouvent refuge dans le Comtat Venaissin, alors terre papale. Jusqu’à 2000 habitants vivaient dans ces « carrières », une rue unique fermée à ses deux extrémités par une porte verrouillée la nuit. Leurs activités sont limitées et au XVIe siècle encore, ils doivent porter des signes discriminatoires : chapeau jaune pour les hommes, petite cocarde jaune pour les femmes, le « pécihoun » provençal, morceau d’étoffe cousu sur la coiffe. Ces ghettos ont existé au-delà de L’Isle-sur-la-Sorgue, à Carpentras, Cavaillon et Avignon. Il faudra attendre la révolution de 1789, qui octroie des droits politiques aux Juifs, et le rattachement d’Avignon et du Comtat en 1791 pour que se réalise l’intégration des Juifs à la société française.

Échappée plus légère vers quelques jolis édifices disséminés dans la ville, la villa Gautier qui abrite l’école de musique, une ancienne maison de maître de la place Robert Vasse devenue le siège de la Caisse d’épargne ou encore la villa qui héberge la Fondation Datris pour la sculpture contemporaine. Depuis 2011, la Fondation a réalisé huit expositions thématiques qui ont accueilli une moyenne de 35 000 visiteurs par an. Jusqu’à 1er novembre, le tissage et le tressage sont à l’honneur. Parmi les 106 œuvres exposées aux inspirations aussi différentes qu’originales, on remarque les compositions de la féministe des années 70, Raymonde Arcier, les tissages végétaux à partir de fougères notamment de la plasticienne Marinette Cueco ou le lobe d’une oreille posée dans le jardin, intitulé « Réseau de bruits enchevêtrés » de Véronique Matteudi.

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Bel édifice de la place Robert Vasse devenu le siège de la Caisse d’épargne.
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Le château Gautier de 1885 abrite l’école de musique.
Réseau de bruits enchevêtrés de Véronique Matteudi à la Villa Datris.

Plaisir de longer la Sorgue jusqu’à sa source, le bien nommé Partage des eaux de Fontaine de Vaucluse. Des vacanciers effectuent le trajet en kayak. Avant que la route butte sur la montagne – d’où le nom de vallis clausa (vallée close), qui donna Vaucluse – nous apercevons les vestiges d’un château du XIIIe siècle, propriété naguère des évêques de Cavaillon.

Les ruines de l’ancien château des évêques de Cavaillon surplombent Fontaine de Vaucluse.

Salut aussi en passant au musée de la Résistance. Il rend hommage au chef des Groupes Francs du Vaucluse, Jean Garcin (« colonel Bayard »), ainsi qu’à un certain René Char. Le célèbre poète, natif de l’Isle-sur-la-Sorgue, s’est en effet également illustré dans le maquis sous le nom de « capitaine Alexandre ». Épisodes moins souvent rappelés par les gazettes locales que l’installation à L’Isle-sur-la-Sorgue de quelques « people » comme Patrick Bruel ou Renaud…

Yves Hardy

Isle-sur-la-Sorgue, infos pratiques

 Y aller et y séjourner

En train : Paris-Avignon TGV (en 2h45), puis correspondance TER jusqu’à L’Isle-sur-la-Sorgue (30 minutes).
Hôtel-restaurant « Les Terrasses ». 2 avenue du général de Gaulle à L’Isle-sur-la-Sorgue. Tél : 04 90 38 03 16
Y déjeuner. Hôtel-restaurant du Parc de Fontaine de Vaucluse (au bord de la Sorgue). Tél : 04 90 15 65 20 

À voir.

Exposition Tissage et tressage de la Fondation Villa Datris – 7, avenue des 4 otages à L’Isle-sur-la-Sorgue. Jusqu’au 1er novembre 2018.
Exposition « La Fil aventure » à la manufacture de laines Brun de Vian Tiran Avenue de la Libération

À faire.

La prochaine Foire internationale de la brocante à Pâques 2019.
À lire. « Mon vieux L’Isle » de Sauveur Romano, Robert Martin et Jack Toppin (Ed. Association Mémori – 2017).
Une brochure : « Route du Patrimoine Juif du Midi de la France », éditée par le Comité départemental du Tourisme du Vaucluse.

 Renseignements. Office de tourisme intercommunal du pays des Sorgues et des Monts de Vaucluse. Place de la Liberté à L’Isle-sur-la-Sorgue. Tél : 04 90 38 04 78

 

 

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