Odile Bagot : Ah ! Nos filles !

Cette semaine, Odile Bagot, nous parle de nos filles ! Les vôtres, les nôtres, mais aussi celles qu’elle voit dans sa consultation de gynécologie.

Lorsque j’ai soumis à la lecture impitoyable de mes filles le récit de ma (notre) jeunesse, leur réaction a été unanime « on aurait bien aimé vivre une jeunesse comme toi ! ». Et pourtant, je n’ai pas le sentiment qu’elles aient eu une enfance malheureuse, mes cinq jeunes et belles femmes de 2015 ! Non, plutôt l’inverse, car leur enfance a été plus dorée que la mienne. Ou plus argentée,  car pour une famille nombreuse, même avec papa et maman docteurs, les vacances, c’est camping de la plage de Saint-Pabu, pas Miami Beach !

 

© Ambre Langlois Mam Gynéco
Mam Gynéco et ses 5 filles © Ambre Langlois

 

Pourtant le malaise, voire le mal-être sont certains pour cette génération qui, de surcroît, vient d’en prendre plein la figure en ce sinistre 13 novembre.

Des filles, en dehors des miennes, j’en vois un paquet toutes les semaines au cabinet et j’aimerais, en partageant cette expérience, esquisser à l’usage des mères que nous sommes, un début d’explication.

Exercice fort difficile, entre la nostalgie légitime de nos jeunes années et un passéisme de mauvais aloi, la compassion et la suffisance, notre bienveillance de mère et nos allures de femme triomphante.

En scientifique que je suis, j’ai tenté de dresser la liste de ce qui a changé.

Le monde ?
Oui et pas qu’un peu ! Plus violent, plus incertain, plus menacé. Mais ce nouveau monde a aussi des atouts. Plus connecté, plus universel, plus savant. Charge à nous de préserver et développer ce qui est bon pour l’Homme et de combattre ce qui le mène à sa perte. Nos filles y sont nées, y ont grandi et s’y sont, par la force des choses, adaptées. Dans le contexte actuel, ces jeunes n’auraient -ils pas plus de mérite à garder foi en l’avenir que nous, il y a 40 ans ?

La société ?
La famille, cellule de base sur laquelle repose notre société depuis des millénaires, n’a pas, comme le prétendent certains, volé en éclats, mais elle s’est profondément modifiée. Or, les enquêtes sociologiques montrent qu’elle reste un refuge pour beaucoup et c’est bien dans ce creuset qu’ont poussé nos filles. Comme nombre d’entre vous, j’ai eu deux vies et élevé des enfants de famille recomposée, première faille dans la croyance en l’infaillibilité du couple parental pour nos enfants. S’y ajoute l’incertitude en l’avenir, en particulier professionnel, et nous voilà bien dans cette société du risque décrite par Ulrich Beck[1].

L’éducation des enfants ?
Oui, vraiment ! Lorsque nous étions enfant, nos parents ne nous demandaient pas de choisir : la robe bleue ou la blanche ? poulet ou poisson ? aujourd’hui ou demain ? Quel repos pour nos petites têtes d’alors, sans que cela nous empêchât plus tard, comme tout ado qui se respecte, d’entrer en contestation de valeurs et d’autorité. Aujourd’hui, à force de devoir perpétuellement être en position de choisir, les individus en ont développé cette fameuse « fatigue d’être soi » décrite par Alain Ehrenberg[2].

La relation entre les filles et les garçons ?
Autrefois, quand nous étions jeunes et belles, si un garçon nous plaisait, le savoir-flirter nous invitait à oser un regard appuyé tout en laissant le jeune mâle prendre l’initiative. C’était sommes toutes assez commode, pas trop fatiguant et plutôt agréable ! Un premier baiser au dernier slow de la boum, puis un rendez-vous à la sortie du lycée (on n’était pas peu fière devant les copines …), on partait ensemble, lui le torse bombé au guidon de son Solex ou de sa Mob’, nous sur le porte-bagage, la joue contre son dos, les bras autour de sa taille. On pensait avoir rencontré l’homme de sa vie, même si l’histoire ne durait pas toujours longtemps et, si l’on passait à l’acte, ce n’était habituellement pas le premier soir !

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Un premier baiser au dernier slow de la boum

Que me racontent les filles aujourd’hui ? Une soirée alcoolisée, on va pécho un mec, et en période de disette, tant qu’à faire, on s’envoie en l’air. Si je grossis volontairement le trait, loin de moi l’idée de porter quelque jugement de valeur sur la chose ni d’en faire une généralité. Ce que pointent celles qui relatent cela, c’est le manque d’initiative des garçons, tout comme plus tard, leur défaut d’engagement quand sonne l’heure de faire un bébé.

Et puis il y a toutes celles qui, sans être amoureuses, ne mettent pas pour autant leur vie sexuelle au vestiaire, partagent une moment d’intimité et de plaisir en toute liberté et sécurité avec un homme, sans pourtant l’imaginer en futur père de leurs enfants !

A ces jeunes femmes qui ont intégré un nouveau rapport à leur corps et au sexe les autorisant à faire l’amour, quand elles en ont envie, si elles en ont envie et avec qui elles veulent, je dis « chapeau bas » !

Et oui, nos représentations du masculin/féminin et de la relation de couple  sont bien plus proches de celles de nos parents lorsqu’ils tombèrent amoureux après-guerre que  de l’univers de nos filles !
Il s’agit d’un vrai changement de paradigme et c’est probablement pour cela que nous nous sentons souvent impuissantes à les aider. Depuis que j’ai compris cela, j’accepte de dire « je ne sais pas », pour ne pas avoir vécu l’intimité d’un garçon et d’une fille des années 2000, et me contente modestement de répondre « présente » si l’on appelle Maman …

Maintenant que nous avons fait plus ample connaissance, je vous propose de nous retrouver le 4 janvier pour, dans notre chronique mensuelle, explorer cette turbulence à laquelle aucune d’entre nous n’a ou ne va échapper, la ménopause !
D’ici-là, très bonnes fêtes à toutes et à l’an prochain !

 

[1] Ulrich Beck, Globalization and the Rise of the Risk Society (1986)

[2] Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Dépression et société, Poches Odile Jacob, 1998

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