Odile (Bagot) en médecine !

Après avoir laissé Odile Bagot en 1977,  jeune bachelière,  on la retrouve dans cette nouvelle chronique, étudiante en médecine et à la découverte de la gynécologie.

Entrer en médecine, c’est un peu comme entrer en religion, on ne fait plus que cela, on ne fréquente que des carabins et on bosse comme des fous ! Le bizutage, les chansons paillardes c’est pour le folklore, mais gare aux cours d’anatomie incompréhensibles, débités à toute allure pour décourager un maximum d’étudiants et aux TP d’anat où je découvre, certes dans du formol, un pénis, moi qui n’en avais jamais vu, ni mort ni vif, ni même en photo !

Odile Bagot, jeune étudiante en médecine.

Odile Bagot, jeune étudiante en médecine.

Fin de cinquième année, petit passage « découverte » en salle d’accouchement, on m’y laisse seule avec une parturiente, la sage-femme est occupée ailleurs. L’accouchement va si vite, j’ai beau essayer de faire comprendre à cette femme turque dont c’est le quatrième que cela m’arrangerait bien qu’elle attende l’experte en la matière, pas le temps de passer les gants et j’attrape au vol ce bébé farceur afin qu’il ne finisse dans le baquet  !

C’est alors que je fais résolument le choix de la gynécologie.

La voie royale, à l’époque, c’est l’internat des hôpitaux et son concours très sélectif. Et me voilà, à 24 ans, interne des hôpitaux de Strasbourg, promo 1983 ! Je vais enfin vivre ce que je lisais adolescente dans Les hommes en blanc du Docteur Soubiran. Et ça commence fort avec une année de chirurgie au centre anti-cancéreux . Angoisse de la première garde, seule la nuit dans ce grand navire de souffrance qu’est le Centre Paul Strauss, premier macchabé et signature du terrible petit papier bleu-gris du certificat de décès. Au petit matin, ambiance tendue au bloc opératoire où dès 7 heures nous attend le patron, impressionnant d’autorité mais que l’on surnomme « le papi » entre nous. Mais aussi, bienveillance des infirmières quand l’émotion est trop forte et retrouvailles avec les copains internes, au mess dont les murs couverts de fresques satyriques et paillardes témoignent du passage de plusieurs générations de carabins. C’est là que de braves femmes qui pourraient être nos mères nous bichonnent, recueillent nos confidences et nous préparent des petits plats servis à table, sur nappe blanche, comme à la maison ! Et puis, il y a les tonus et les revues de l’internat, exutoires indispensables et salutaires au regard de notre quotidien à l’hôpital. Tout y est permis, en particulier de se moquer de nos patrons, qui ne se privèrent pas de faire de même voire pire lorsqu’ils avaient notre âge ! 60 à 70 heures de travail par semaine, pas de repos de garde, un salaire de misère (moins qu’une infirmière) mais une responsabilité folle et un apprentissage extraordinaire de notre métier « sur le tas ». Petite élite qui sera spécialiste par cette voie privilégiée, on se sent, malgré nos semaines harassantes, les rois de l’hôpital !

Après un an de chirurgie, six mois de néonatologie et ma première fille, me voilà enfin interne en gynécologie.

La salle d’accouchement ? Absolument terrifiant ! Il y sévit encore certaines sage-femmes toutes puissantes, véritables matrones dont l’ultime jouissance est de terroriser les élèves et les jeunes internes ! Or, qui nous apprendra à faire un accouchement, si ce ne sont elles ? Heureusement, je rencontre aussi des filles de mon âge sympas, tout juste sorties de l’école, bienveillantes et généreuses, qui m’apprendront une partie de mon métier. Après avoir doublé les gardes pendant quelques semaines, je me retrouve seul médecin à bord en salle d’accouchement. Mon chef de clinique est à pas moins de 10 minutes, bien au chaud chez lui et on a appris à ne pas pas le déranger pour une bricole ! Mais Dieu que c’est long, 10 minutes, en obstétrique ! Rassurez-vous, aujourd’hui, un interne n’est jamais de garde seul, un senior veille aussi, ouf !

A partir de ce moment-là, les choses changent du tout au tout, les rôles et les responsabilités sont clairement réparties entre médecin et sage-femme, dans un respect mutuel des compétences de chacun. Chaque jour apporte son lot de nouveautés et de stress mais surtout de rencontres avec les femmes, au coeur de leur intimité. Au delà de l’excitation des nouveaux apprentissages, ce qui me bouleverse  et me questionne, c’est ce qui se joue dans la relation.  Je prends conscience de la place que j’occupe, malgré moi, dans la vie des femmes que j’accompagne. Interpelée par ce constat, je débute ma formation de psychosomaticienne avec le travail de psychanalyse qui va de paire.

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Je me suis bien sûr interrogée sur le pourquoi du choix d’une telle spécialité.

A première vue, des raisons très cartésiennes : la gynéco-obstétrique est une spécialité complète avec une part médicale pour l’endocrinologie, la contraception et la fertilité, une part chirurgicale (j’adore le bricolage!) et l’art des accouchements comme disaient mes maîtres.

A y regarder de plus près, je crois qu’il s’agit aussi pour la jeune fille que je suis alors de passer outre le tabou de la sexualité.

Dans ma famille, comme dans bien d’autres à l‘époque, jamais le mot « sexe » ni même  « règles » n’est prononcé.  Tout ce qui transparait à ce sujet est la terreur de ma mère vis à vis de la grossesse : enceinte avant le mariage, une quatrième grossesse à 34 ans vécue comme une honte en raison de son âge (on est en 1964), quatre enfants soient quatre « accidents », merci Monsieur Ogino ! Le traumatisme est tel qu’à chaque grossesse que mes soeurs ou moi lui annoncerons plus tard, prise de panique elle sera au bord des larmes. Peut-être ai-je aussi le désir de réparer cette mère  qui ne s’est épanouie ni dans sa vie de femme, ni dans la maternité … Je l’entends encore nous seriner, à mes soeurs et moi, ce leitmotiv « les filles, ne dépendez jamais d’un homme, ayez votre indépendance financière ! » Dire que mon premier acte d’indépendance, sera de quitter la maison à 19 ans pour vivre avec un garçon … que j’épouserai avant mes 20 ans !

Les années 80 sont déjà derrière moi, j’ai 31 ans, et après avoir changé de mari et quitté l’hôpital, je visse ma plaque. Encore quatre années pendant lesquelles je garde un pied au CHU pour assurer les  gardes de senior en salle d’accouchement, opérer et accoucher mes propres patientes puis, à la naissance de notre cinquième fille, une larme à l’oeil, je tourne la page, je n’irai plus en salle d’accouchement, ni pour moi, ni pour les autres !

Et oui, vous avez bien lu, cinq filles à notre actif, JL et moi, et pour couronner le tout, déjà deux petites filles ! J’ai vraiment choisi la bonne spécialité ! Justement les filles, les miennes, les vôtres et celles de ma consultation, parlons-en … lundi prochain !

 

 

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