L’interview d’Hélène Bruller, auteur de la BD J’veux pas vieillir

Dans son nouvel album, Hélène Bruller parle de la peur de vieillir à l’approche de la cinquantaine. Tout y passe …. la peau qui se détend, les bourrelets, les mecs plus tops, les vieux vraiment très vieux, les ados….

Impossible de ne pas se reconnaître dans le personnage d’Hélène, véritable miroir de nos angoisses, et qui pourrait être notre double. Avec lucidité et un humour vache qu’on adore, la BD aborde intelligemment et sincérité le thème du temps qui passe.
A l’occasion de la sortie de J’veux pas vieillir, on a rencontré son auteur pour une conversation sans tabou ni langue de bois.
Rencontre avec une belle femme au franc-parler, drôle, bienveillante, pleine de charme et de fantaisie, qu’on aimerait bien avoir comme copine. Et qui parle avec beaucoup de philosophie de l’âge.

 

Hélène Bruller_j'veux pas vieillir-50 ans_les Boomeuses

 

Vous avez commencé à écrire J’veux pas vieillir à 47 ans. Aujourd’hui, vous en avez 49. Vous n’avez donc pas encore passé le fameux cap des 50 ans. Pourquoi une telle angoisse de vieillir ? Ça vous fait tellement peur ou vous avez forcé le trait ?

Je crois qu’il y a quelques années, quand j’ai passé le cap de la quarantaine, j’avais peur d’avoir peur de vieillir. Ce genre d’album, ça mets quelques années à se nourrir, à tourner à l’intérieur et je me rends compte que d’avoir eu peur d’avoir peur de vieillir, ça m’a permis de tourner autour du sujet et de réaliser qu’au fond, je n’ai pas peur de vieillir ! Exprimer ce qui se passe, dans un album, ça relativise énormément. On a l’impression de faire partie du monde, d’être normale et de ne pas être la seule. Moi, je fais des albums pour trouver des sœurs invisibles.

Vous, c’est donc plutôt à 40 ans que vous avez eu le « déclic » du temps qui passe ?

Je n’ai jamais angoissé sur l’âge. D’ailleurs dans ma tête, j’ai toujours 30 ans. Parfois, je croise mon image dans une vitrine et je me dis, c’est qui la vieille ? Je me rends pas du tout compte de mon âge, je me vis à 30 ans, et tout à coup, j’aperçois une bonne femme de 50 ans dans le miroir et c’est une surprise, presque systématiquement !

Bon, heureusement, la dégradation arrive petit à petit, on arrive à s’habituer. Mais parfois, il y a un truc que j’avais pas remarqué et je me dis, Ah la vache, ça j’avais pas vu !

On ne remarque pas forcément la dégradation du visage, parce que les rides, elles arrivent petit à petit, et puis on les ressent comme du vécu, des expressions. Mes pattes d’oies au coin de l’oeil, c’est à force d’avoir ri. Donc c’est des bons souvenirs. Et j’aime beaucoup les rides, mais parfois, quand on a fait un peu trop la fête… et que le lendemain on a une gueule de 14 km, qu’on est un peu gonflée, c’est là qu’on se rend compte que la peau ne tient plus comme avant ! Et là c’est un choc.

 

 

Vous décrivez les personnes âgées de façon assez terrifiante et même cruelle.
C’est vraiment votre vision du 3et 4e âge, ou c’est de la provocation  ?

Il y a eu -et j’ai voulu le mettre dans l’album- ce passage ces dernières années, où mon regard a changé sur les personnes âgées. Jusque-là les personnes âgées, c’était un monde à part. D’un côté il y avait les personnes âgées et de l’autre, les humains ! Et c’était  un truc que je ne deviendrais jamais, c’était pas moi !
Je me disais,  je serais pas comme ça. Puis tout à coup, je commence à comprendre que Si...Tu y vas aussi.
Je suis toujours convaincue que ce sera autrement pour moi. Ce que je trouve terrifiant, c’est pas tellement de vieillir (il y a des personnes âgées que je croise et que j’admire), c’est de s’abandonner à la vieillesse. Il ne s’agit pas de résister, ni de lutter contre la vieillesse. Il s’agit de la vivre et de l’accepter en vivant les avantages de cet âge, comme l’expérience acquise.
Moi, je ne retournerai pas dans mon âge intérieur. Physiquement, je veux bien qu’on me refoute un corps de 30 ans mais intérieurement, je suis beaucoup mieux aujourd’hui, parce que j’ai appris de la vie et qu’il y a plein de choses qui ne me font plus du tout souffrir, qui me faisaient souffrir avant.

Alors il y a une forme d’injustice, parce qu’avant, j’avais toutes les possibilités physiques et je n’en profitais pas parce que j’étais trop mal dans ma peau, et maintenant que je pourrais en profiter, c’est le corps qui ne suit plus !

Ce qui me terrifie, c’est les vieux qui se lâchent dans la vieillesse. C’est à dire qui en permanence se propulsent dans l’état de petits vieux et qui prennent tous les gimmicks et clichés des vieux. Je parle des vieux qui se comportent comme des vieux. Ceux qui disent, à mon époque. Mais peu importe ton âge, ton époque c’est aussi aujourd’hui. Ou bien c’est pas à mon âge que je vais changer. Pourquoi ? Ceux qui vivent dans le passé et qui se disent que leur vie est terminée et que là c’est la fin, alors que moi, je suis déterminée, je veux vivre jusqu’au bout tous les âges !
A 20 ans, on ignore qu’on va mourir, à 50, on en prend conscience et c’est ce qui permet de profiter de la vie. Tout à coup on se dit c’est ici et maintenant. C’est pas la répétition générale. Pour moi, 20 ans, c’était un âge très désagréable, je détestais. J’étais terriblement angoissée pour des conneries et j’attendais toujours mieux. Donc, j’étais dans la répétition générale. J’étais pas en train de vivre. Alors que justement en découvrant qu’on a qu’une vie, que le temps est passé et que c’est maintenant, eh bien, je vis chaque minute et pleinement et je pense que je n’en aurais pas été capable jeune.

C’est très intime ce que vous racontez. Il n’y a aucun tabou à s’exposer ainsi ?

Moi j’ai besoin, pour tous les sujets, et tout le temps, de vérité et sincérité. J’aime bien regarder les choses, enlever tous les voiles et livrer un point de vue pur. Parce que pour moi, c’est pur. C’est ma vision mais effectivement, c’est en regardant au microscope. J’ai toujours cette tendance, forcément à grossir le trait. Je pense que cela fait partie de l’identité de l’artiste de livrer les émotions ; c’est très impudique d’être auteur. On est au coeur de l’intimité. Dans un album qui va être publié, on dit des choses, qu’on ne pourrait peut-être même pas dire dans la vie. Mais je ne vois pas l’intérêt d’en faire, s’il n’y a pas ça. Je vais aller chercher le petit truc que j’ai remarqué et ça devient un sujet. J’ai choisi d’aller regarder les choses intimes que je vais livrer et de les partager.

hélène Bruller-j'veux pas vieillir_les Boomeuses_Interview_Bd_50 ans_femme

 

Est-ce que cet album est une « thérapie » pour mieux passer le cap de la cinquantaine ?

Oui et non. Non, ça ne peut pas tenir le rôle d’une thérapie. Oui, d’avoir vidé les choses dans un dessin. Coucher sur le papier, c’est une façon d’en finir avec un sujet. Un album pourrait être un instrument de thérapie. Mais pas une thérapie en soi. Ca aide à comprendre ce qu’on ressent, à le clarifier et du coup forcément à le traiter, mais pas à se remettre en question ou à évoluer comme avec une thérapie. On demande souvent aux auteurs si leurs albums sont des exutoires. C’est vrai que c’est un espace où on est totalement honnête. On ne devrait pas être consensuel dans un album, parce que ce n’est pas utile. Personne n’a envie de s’identifier avec quelqu’un qui a un vocabulaire qui met du sucre partout.

Est-ce qu’à 49 ans, vous pensez vraiment qu’on est vieille et moche ?

Non, non, je me trouve bien (note des Boomeuses, Hélène est très bien ), mais je dois me rappeler que j’ai 49 ans, pour me trouver bien. Je ne me trouve pas bien pour une femme de 30 ans, et comme j’ai 30 ans à l’intérieur, il y a quand même toujours ce petit choc, genre oh putain, j’ai pris. Et après, je me regarde et tout de suite je me dis, eh, 49 ans ! pour 49 ans, je suis pas mal.

 

Et cet entre-deux que vous décrivez, vous pensez que dès 47 ans on est dedans ?

On est tout le temps dans l’entre-deux. Moi je l’ai toujours été. Je ne me résoudrai jamais à ce que la vie devienne monotone et à accepter un état statique dans mon existence. J’attendrai toujours la lune. A partir de 47 ans, oui, on commence à être dans le déclin physiquement. Pourtant je me préfère maintenant, pourtant j’ai pris du poids, je dégouline comme tout le monde… Il y a des rides que j’aime bien, des expressions qui se sont précisées. C’est un autre passage de vie, que je trouve passionnant. Pouvoir livrer mon expérience à mes enfants, être sereine par rapport à des sujets qui les angoissent comme les premières ruptures, et pouvoir leur dire des choses qui soulagent. C’est fabuleux de pouvoir soulager un ado parce qu’on sait.

 

Hélène Bruller-j'veux pas vieiillir-Les Boomeuses-Femmes_50 ans

Et le cap des 50 ans, cela vous fait quoi ?

Comment on accepte qu’on est en train de basculer dans le changement définitif ? Il faut arrêter de pleurer sur ce qui n’est plus, et commencer à se réjouir de ce qui a été. Et à un moment donné, on se réjouit de ce qui est. La thérapie m’a beaucoup aidée sur ce sujet. J’ai appris à être, ici et maintenant, à vivre le présent. Finalement c’est toujours le passé et le futur qui sont pénibles. Si on se dit je m’arrête, ici et maintenant, on arrête de se regarder, parce qu’on regarde ce qu’il y a autour.

On a l’impression que le plus dur à accepter c’est le corps qui se transforme. Vous en faites une description quasi apocalyptique .

J’aime bien mettre le doigt sur le cauchemar, parce que ça le fait disparaître. J’appuie sur le détail, les bourrelets… et j’en fait un sujet, donc c’est forcément caricatural. Les bourrelets c’est difficile ! Ce que je supporte le moins c’est de m’y habituer. J’ai arrêté de  bouffer comme une grosse vache, pas quand je me suis aperçue que j’avais des bourrelets, mais quand je me disais j’ai 49 ans, j’ai quelques bourrelets, c’est « normal ». C’est là que je me suis dit que ça n’allait pas, parce qu’on peut ne pas avoir de bourrelets !

Et votre rapport avec les hommes

La sexualité à 50 ans est beaucoup plus épanouissante. On assume mieux son corps quelqu’il soit et on s’autorise avec l’expérience à être naturel. Mais c’est aussi un piège, car je me rends compte que je suis devenue intransigeante. Je me suis habituée à ma liberté. Quand j’avais 20 ans, je voulais faire plaisir, je voulais qu’on m’aime… je ne disais pas à un mec qu’il avait été nullissime et qu’il n’avait pensé qu’à lui au pieu. Au contraire, je lui disais qu’il avait été formidable. Aujourd’hui, je suis atroce, je le dis.

 

Votre vision des hommes n’est d’ailleurs pas tendre. Soit moche, soit vieux beau, rien d’autre comme alternative ?

Je suis pas tendre avec moi non plus. Comme intérieurement j’ai 30 ans, c’est l’homme de 30 à 40 ans qui me plaît. Tout à coup quand il y a un mec de mon âge qui vient me draguer, je me dis mais pour qui il se prend ce vieux. Et puis je me dis, mais il a ton âge. Ah c’est avec ça que je suis assortie ! Mais bon, je suis agrippée à mon célibat. Une chose que l’âge m’a aussi appris et dont je suis convaincue : on a été formatées par une société hyper machiste et on est aussi tenues par une légende sur l’amour, essentiel dans notre vie. Si t’as pas de mec, tu es une merde. A 30 ans, j’étais convaincue que si je ne me trouvais pas un mec, il y avait quelque chose qui n’était pas terminé dans ma vie. Aujourd’hui, je me dis : allez, sois honnête, qu’est-ce qui me fait plaisir : travailler, passer du temps avec mes enfants, avec mes potes. J’ai tout, je me marre bien, j’ai de la tendresse pour mes enfants, de l’affection, et de toute façon il y a toujours un mec disponible quand on veut du sexe. Aujourd’hui, je n’irais pas dans une histoire si ce n’est pas le bon. J’attends celui qui est fait pour moi. Et ça se fera tout seul. Sinon, c’est que ça ne marche pas.

 

 

Depuis, avez-vous changé d’avis sur les vieux ?

Bizarrement, c’est l’album qui a changé mon regard sur mes parents qui eux, sont vieux. C’est très étrange. Tout à coup, je ne vois plus mes parents, je vois les êtres humains qu’ils étaient et que je ne voyais pas. Ça a complètement changé mon regard et mon comportement. Je suis devenue plus tolérante. Je les vois comme des personnes qui ont droit à leurs défauts. D’ailleurs j’ai mis ma mère dans l’album et ce que je dis d’elle lui est vraiment arrivé.

Qu’est-ce qui vous définit le mieux ?

Que tout peut se résoudre par l’humour. Alors évidemment, ça contient beaucoup de choses. J’ai pu arriver à cette phase parce que j’ai pu enfin m’autoriser à pleurer tout ce que j’avais à pleurer. Quand on s’autorise à pleurer, ce qui nous empêche de rire disparaît avec les larmes. Et puis plus rien n’est grave. Quand on a la chair qui se délite, elle perd de son importance, ce n’est plus l’essentiel, mon physique n’est plus ce qu’il était, du coup, on dépose les armes. Et là, on est dans le vrai.

Finalement, 50 ans c’est quoi ?

Je n’y suis pas encore, je ne sais pas comment je le vivrais. Psychologiquement, je suis déjà dans le travail pour boucler cette année de mes 50 ans qui a déjà commencée puisque j’ai 49 ans. Donc je suis déjà en train de la vivre et j’ai un an pour m’y faire. Et quand les 50 ans vont tomber, ce sera une façon de boucler cette année d’évolution. Mais comme je vis dans le présent, ça représente un chiffre rond, important, qui a va m’autoriser à faire une fête monumentale. Et puis ça fait tellement longtemps que je me dis 50 ans, 1/2 siècle, le passage de l’autre côté, que je passe et repasse dessus, que le sujet est un peu éliminé en fait.
Je me rends compte que j’ai juste 50 ans, quoi !

Et être une boomeuse, ça signifie quoi ?

Je trouve que le site correspond bien à mon album. Pas simplement parce je sens qu’il y sera bien accueilli, mais parce que le point commun entre mon album et les boomeuses, c’est ON EST VIVANTES LES MEUFS ! On existe et on a une action dans le monde qui est hyper claire à notre âge. Moi, j’ai une sensation de puissance incroyable. C’est pour ça que que je suis beaucoup plus douce. Parce que lorsqu’on est convaincue d’avoir du pouvoir, on lâche prise.


J’veux pas vieillir, Hélène Bruller
Hugo Desinge
Sortie le 7 septembre, 15 €

Lire aussi : Larguées

Propos recueillis par Arielle Granat

 

 

 

1 Commentaire

  • Répondre septembre 6, 2017

    Juliette

    Excellent, je me reconnais totalement, même si je suis déjà une vieille de bientôt 52 ans (mais qui se voit trentenaire pour toujours). Récemment, j’ai été contactée par un ancien collègue d’université, un flirt non concrétisé, que je me suis empressée de rechercher sur Linkedin. Je suis tombée sur un beau gosse, une sorte de trader vivant à Singapour, une vrai pub de Prince Charmant. Et je me suis dit « putain, je pourrais être avec lui »… Pas un instant, je ne me suis dit que le mec avait visiblement la trentaine et que donc, mathématiquement, ça ne pouvait pas être lui ! Evidemment, c’était un homonyme, et quand j’ai finalement vu l’orginal avec son vrai visage de quinqua ordinaire, je me suis sentie vieille, mais vieille… Immédiatement après, j’ai surtout ri de moi même car, en effet, tout se résout par l’humour. C’est pourquoi les affres de la ménopause m’ont inspiré non pas une BD, mais un sketch…. En tout cas je compte bien acheter cette BD dès demain.

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