Larguée ?

les boomeuses

Cela fait un drôle d’effet que de se trouver debout dans un tram à côté de deux étudiants en médecine, et de les entendre deviser très gentiment, sans comprendre deux mots sur trois de ce qu’ils se disent.

Ils étaient bien mignons, et très propres sur eux, pas le genre à parler le dialecte des banlieues, et ils n’en avaient pas les intonations non plus. Pas même l’accent niçois. Ils échangeaient tranquillement leurs expériences, parlaient de leurs projets de week-end, et de leurs études. En français.

Certes, certains des mots qu’ils utilisaient ressemblaient à du français, mais ils se trouvaient pris en sandwich entre divers sigles et acronymes qui n’avaient rien à voir avec ceux qui me sont familiers.

Je passe sur les expressions que chacune d’entre nous peut reconnaître, si elle ne reste pas enfermée dans sa tour virtuelle, comme : « Je la kiffe grave » ou « Mortelle, la teuf hier »… ou encore « C’est nawak ce truc-là, elle est trop zarbi »… Fastoche.

Quand les termes de P1 ou de D2 survenaient, ils me parlaient aussi, car j’ai baigné dans le milieu de la fac’ de médecine il n’y a pas si longtemps… Je surnageai donc, un temps.

Et puis, ils se mirent (on remarque le passage au passé simple, qui à lui seul me propulse dans un 3ème âge tant redouté) à évoquer leur adhésion à une certaine « chevalerie ».

Fichtre. Késako, me dis-je, en visualisant le jeune homme troquant son jean pour une armure, et la donzelle sa doudoune pour un mantel bordé de loutre… Nenni point, il n’était-là question que d’une sorte de confrérie à laquelle il valait mieux s’efforcer d’appartenir, car ainsi que l’expliquait la damoiselle, les épreuves d’adoubement ne durent qu’un temps, et ensuite on demeure chevalier le restant de sa vie. Ah, ça au moins je l’ai compris. Surtout illustré par un exemple que je ne résiste pas à citer : réveillée au milieu de la nuit, la jeune fille reçoit l’ordre de planter grave le dawa (le souk) dans sa chambre, de prendre une photo et de l’envoyer adonf’ (vite fait) pour preuve de sa docilité. Ce n’est rien, en effet, comparé à avaler du vomi.

En revanche, la suite me parut plus fumeuse dans sa formulation. Ils ne parlaient d’ailleurs pas de bizutage, mais de séminaire, ce qui m’a interpelée : de quel culte était-il donc question ? Les échanges se faisaient à une telle rapidité dans cet idiome de connivence, qu’au bout d’un certain temps, je me suis demandée si je n’avais pas franchi une frontière invisible sans m’en rendre compte. Larguée, j’étais larguée, propulsée dans une sphère inconnue où, à mon corps défendant, j’avais soudain acquis le statut d’ancêtre.

Car c’est bien là le problème que pose cet épisode linguistique.

Nous autres Boomeuses, dont les enfants commencent à quitter le nid (ou l’ont déjà abandonné au profit d’une niche plus exotique), nous avons une fâcheuse tendance à nous replier sur notre langue maternelle qui, il faut l’avouer, même matinée d’argot des sixties, voire des seventies, manque de ce piquant-là.

Face à des jeunes gens qui surfent avec aisance entre divers dialectes mouvants, et originaux, il nous faut bien avouer que la lutte est inégale. Il nous manque des codes, nous ne jouons pas dans la même cour. Dans la nôtre, il arrive que des messieurs, fort sexy par ailleurs, échangent en termes choisis leurs expériences pré-prostatiques dès l’apéritif ! Nous sommes loin du temps où les mêmes se plaignaient que les dîners en ville soient émaillés de récits d’accouchement. Mais comment donc dit-on, de nos jours, « salle de travail », en salle de garde ? « Salle de taff ? » La langue séparerait-elle toujours les générations plus sûrement que les outrages du temps ?

Si c’est bien le cas, une seule solution nous reste, et c’est celle que je vous suggère, afin que les neurones de nos petits cerveaux continuent de s’agiter : apprendre une nouvelle et véritable langue étrangère, pour les bluffer, eux qui ont déjà tant de mal à jacter correct l’anglais vernaculaire !

…Mais, quand même, il y a cette petite pensée qui me prend en les voyant descendre du tram : dans quelques années, ils seront médecins et, qui sait, nous soigneront… si toutefois on arrive encore à se comprendre à ce moment-là.

 

 

 

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